En forme de femme


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Éloge de la tâche unique

Multitasking Kills

Image by Daquella manera via Flickr

Il n’est pas rare d’entendre les gens autour de nous vanter l’efficacité de leur multitasking. Les femmes, surtout, auraient un talent tout spécial pour cette hyperproductivité, dont l’ambition n’est rien d’autre que de greffer quelques heures supplémentaires au corps inflexible des jours, qui, peu importe le dossier, l’examen, la fête d’untel, les déplacements et autres « rétréssisseurs » de temps, n’ont que leurs bonnes vieilles 24 heures à offrir.

Plusieurs recherches sur le multitasking ont déjà montré qu’en effectuant plusieurs tâches à la fois, la durée totale de leur exécution est augmentée et leur qualité diminuée. Je le constate moi-même tous les jours : faire le souper, divertir un bambin de 2 ans et penser à une manière de tourner une idée dans un texte aboutit souvent à une sauce qui colle, un petit garçon impatient et une idée butée, voire gâchée.

L’échec et la contre-productivité d’une vie réglée au multitasking se sont révélés à moi il y a environ un an, alors que je retournais au travail après 9 mois de congé de maternité. Il faut dire que durant ces 9 mois, j’ai assisté à des réunions ici et là, fait de la correction, préparé une conférence, participé à un projet web, lu deux dizaines de bouquins, essayé de me remettre en forme, magasiné une maison, fait l’achat d’une propriété, déménagé et repeint la nouvelle maison. J’en oublie certainement, mais franchement, je ne voudrais essouffler personne. Je l’étais évidemment, d’autant que durant cette période, je ne dormais jamais plus de 3 ou 4 heures de suite. C’était trop, mais je me disais que puisque j’étais en congé, il fallait en profiter.

Sauf qu’en fait, je n’ai profité de rien. En retournant au boulot, j’ai compris que cette situation ne pouvait être viable. Avec un enfant, il est impossible de faire des journées de travail de 10 heures, de remplir les week-ends mur à mur et de tout laisser tomber autour pour un projet urgent. Un enfant demande beaucoup d’attention et de soins, un horaire régulier et surtout du temps. Du temps pour jouer, du temps pour répéter, du temps pour se déplacer (l’hiver, surtout, on ne sort pas de la maison en criant ciseaux), du temps pour ne rien faire, même. J’avais parfaitement conscience de tout cela avant de m’embarquer dans la galère, et pour tout dire, c’est une des raisons pour lesquelles je souhaitais avoir un enfant à ce moment précis de ma vie.

J’avais besoin d’air. Je devais en finir avec le multitasking et le overbooking. C’est que, à rebours, j’ai dû me rendre à l’évidence : le multitasking est le principe organisateur de toute ma vie depuis que j’ai environ l’âge de 15 ans. Les forces centrifuges de ma personnalité font en sorte que je veux tout faire en même temps et que je crois depuis trop longtemps que je peux vivre 3 vies en une. Résultat : dispersion, surcharge, déséquilibre.

Aujourd’hui, dans ma quête idéale (mais non utopique) du 3 fois 8 (8 heures de sommeil, 8 heures de travail et 8 heures de loisirs par jour), je ne suis encore qu’aux préliminaires. L’équilibre me semble un objectif à si long terme que je me demande si l’important n’est pas surtout de chercher à l’atteindre et de trouver bonheur et apaisement dans les petites victoires. Pour moi, la première de ces victoires a été de reconnaître l’importance et la valeur de la tâche unique.

La tâche unique est une tâche qui, peu importe sa nature, mobilise toute mon attention et me procure un sentiment d’accomplissement lorsqu’elle est complétée. Ces deux caractéristiques ont un effet stabilisant et satisfaisant, puisque mon baromètre de stress monte facilement et que ma tendance perfectionniste prend souvent le contrôle de mon bon sens. Faire une chose et avoir le sentiment de la faire bien est pour moi un remède efficace contre tous ces pollueurs d’existence.

Sur le plan professionnel, je crois que cela se traduit en un meilleur ratio qualité de travail/qualité de vie; sur le plan personnel, c’est probablement à une meilleure application du principe populaire de « vivre le moment présent ». Mais je dirais qu’en général, la « pratique » de la tâche unique commence à se présenter à moi comme un art de vivre. Quand on pense que le terme multitasking provient du champ informatique et qu’il désigne la capacité relative d’un processeur à effectuer plusieurs tâches à la fois, le choix de la tâche unique semble une voie plus humaine, moins mécanique ou robotisée.

Pour parvenir à cette petite victoire, qui, du reste, sollicite encore sa part de combat, il m’a fallu faire le ménage. Pour me détourner du multitasking, il me fallait d’abord me libérer du overbooking. J’ai dû apprendre à dire non, faire des choix et quelques deuils, introduire beaucoup de discipline dans mon quotidien et gérer un long processus d’essai/erreur. J’ai dû, par exemple, me résoudre à ne plus faire partie d’un orchestre symphonique amateur auquel je m’étais joint avant ma grossesse. Je me suis enfin convaincue de ne pas prendre du travail supplémentaire (cela faisait environ 3 ans que je luttais contre cette tendance), en refusant toutes les demandes et en n’offrant pas mes services lorsqu’ils n’étaient pas requis. J’ai pris en main l’organisation de mon temps et éliminé de nombreux facteurs de distraction, en planifiant de manière très concrète les repas, le budget, les journées de travail, le calendrier, etc.

Aujourd’hui, je peux dire avec plaisir que si l’équilibre n’est encore qu’une forme aux contours vagues à l’horizon, je n’ai plus le sentiment d’être en retard sur ma vie. Je ne cours plus derrière elle. Elle est là, avec moi, ici et maintenant. Je crois même qu’il y a de la place pour les imprévus. C’est un bon sentiment, que j’ai envie d’attribuer, entre autres, à la tâche unique.

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