En forme de femme


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Lecture: Le goût de courir d’Antoine de Gaudemar

Je referme à l’instant un petit livre que j’ai dévoré comme un assortiment de chocolats surfins : Le goût de courir (2011, Mercure de France). Il s’agit d’une anthologie préparée par le journaliste et cinéaste Antoine de Gaudemar, qui rassemble des textes sur la course et ses héros depuis Hérodote jusqu’à Joyce Carol Oates, en passant par Jean-Jacques Rousseau et Lewis Carroll.

On apprend, notamment, que le célébrissime premier marathonien, Philippidès, aurait en fait été un ultra-marathonien, puisqu’il aurait parcouru 250 kilomètres en 36 heures. Et il n’en serait pas mort. On apprend aussi qu’au stade d’Olympie, qui faisait 192 mètres très exactement, les athlètes grecs couraient entièrement nus.

Dans ce petit bijou d’anthologie, quelques textes font sourire, comme la scène du Émile ou de l’éducation de Rousseau, dont voici un extrait :

Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c’est pour être atteintes. La course n’est pas la seule chose qu’elles font maladroitement, mais c’est la seule qu’elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter. (p. 30)

D’autres font sourciller, comme celui de Jean Baudrillard :

« I did it! » soupire le marathonien épuisé en s’écroulant sur la pelouse de Central Park.

I DID IT!

Le slogan d’une nouvelle forme d’activité publicitaire, de performance autistique, forme pure et vide et défi à soi-même, qui a remplacé l’extase prométhéenne de la compétition, de l’effort et de la réussite. […]

Le marathon est une forme de suicide démonstratif, de suicide publicitaire : c’est courir pour montrer qu’on est capable d’aller au bout de soi-même, pour faire la preuve… la preuve de quoi? Qu’on est capable d’arriver. (p. 107)

La « course à la Comitarde », dans Alice au pays des merveilles, nous rappelle la nature profondément ludique de la course, et les très spirituelles Notes et maximes sur le sport de Jean Giraudoux sont tout simplement délicieuses :

La piste est l’image de l’infini, sur lequel chaque coureur découpe sa distance favorite. […]

J’aime couper de sprints ma marche vers la mort. […]

Ce n’est pas les uns après les autres que courent les coureurs à pied. La preuve, c’est que jamais il ne leur vient l’idée de toucher ceux qu’ils rattrapent. (p. 99)

Antoine de Gaudemar a divisé son anthologie en trois parties : la première fait état de la course à travers les âges, la deuxième raconte la vie de ses héros, la troisième s’intéresse à la course comme métaphore. S’y côtoient les points de vue des spectateurs et des sportifs, des sprinteurs et des marathoniens, des amoureux et des détracteurs. Je ne saurais reprocher à ce bouquet de textes que d’être trop court; j’en aurais pris plus et pour plus longtemps. Certains titres sont déjà dans ma bibliothèque, d’autres s’y ajouteront bientôt sans aucun doute. Je vous le recommande chaleureusement si vous avez… le goût de courir.

Le goût de courir, textes choisis et présentés par Antoine de Gaudemar, Paris, Mercure de France, coll. « Le petit Mercure », 2011, 134p.


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Lecture: Arvida de Samuel Archibald

Arvida de Samuel Archibald appartient à la catégorie des œuvres inclassables, moins parce que l’auteur a choisi la peu commune appellation générique des « histoires » que parce qu’elle tient ensemble des univers non contigus. On y trouve des histoires de pêche (qui sont en fait des histoires de chasse), des histoires de gars, des histoires d’amour manqué ou trop accompli, des histoires de fillettes violées et de garçons finauds, des histoires à propos de ceux qui les racontent et surtout, des histoires de famille – celles qu’on chérit, celles qu’on subit et celles qu’on s’invente.

Création à la fois cohérente et composite, originale mais d’une étrange familiarité, Arvida semble provenir d’un esprit qui se livre en même temps qu’il se défile. Si l’auteur se met en scène dans trois récits qui encadrent l’ensemble et qui retracent son destin d’écrivain, ce n’est, semble-t-il, que pour mieux s’effacer derrière les voix des autres. Quelques pages suffisent à révéler le pouvoir d’enchantement de cette narration sans orgueil, marquée par l’oralité et ce qu’on pourrait appeler, le plus simplement du monde, le plaisir de conter. En passant d’un narrateur à l’autre, M. Archibald s’amuse – on le sent – à explorer différents registres de la langue et de l’art du récit. Le déséquilibre stylistique qui en résulte aurait pu, chez un autre, trahir l’immaturité d’une vision ou une ambition forcée. Ici, il traduit plutôt un sujet : la communauté.

Ville industrielle érigée au début du vingtième siècle pour la production d’aluminium, Arvida est engloutie deux fois plutôt qu’une par des fusions municipales. De tous les fantômes qui hantent les histoires de ce livre, Arvida est le plus beau et le plus triste. C’est dans la version mythique de cette ville que « régnait en songe » la famille du narrateur, alter ego de l’auteur, et c’est là aussi que se font et se défont les mailles des souvenirs. Les personnages n’habitent pas tous Arvida au même moment, mais ils forment une sorte de communauté imaginaire. Nadia, à qui l’on a transmis les meilleures recettes de la famille et de la paroisse, incarne ce tissus social à la fois vivant et spectral : « Nadia était devenue une cuisinière formidable, hantée par le fantôme de dizaines de femmes qu’elle n’avait jamais connues. » La force de l’œuvre tient, au moins en partie, à cette synchronie des temps et des lieux, synchronie qui explique qu’une histoire comme « Jigai » puisse s’inscrire sans heurt dans l’ensemble. On peut même penser que « Jigai », qui raconte comment deux japonaises transforment la mutilation du corps en art, fonctionne comme une mise en abyme du livre entier, puisqu’elle décrit les lieux et les êtres selon différents points de vue, que le temps et le cœur altèrent à leur manière.

L’humour – rire gras et ironie sagace – est convaincant de la première bouchée de May West à l’épiphanie du jeune écrivain, en passant par les chemins sinueux du Nord et ceux, plus violents, qui mènent un couple au divorce. Le drame – appelons-le comme cela – n’est jamais ampoulé et contient juste ce qu’il faut d’ambiguïté quant au rôle joué par la fatalité et le hasard dans la vie des personnages. Ces qualités auraient suffi à composer un excellent livre, mais M. Archibald a aussi trouvé le moyen de planter et de préserver le mystère dont son alter ego redoute tant la destruction. Raconter une histoire, affirme-t-il, quelques paragraphes avant le point final, c’est « déjà en bazarder le pouvoir de fascination ». Dans Arvida, le mystère prend le plus souvent la forme d’un fantôme. Mais si le réalisme rabat ces apparitions au niveau de l’entendement, la possibilité même d’une coexistence de la vie et de la mort, du présent et du passé, de l’ici et de l’au-delà exerce son effet mystificateur. Qui était cette femme aperçue au bord de la Cabot Trail?

Des univers non contigus d’Arvida ressortent, comme vainqueurs de la violence du monde, les mêmes indéfectibles liens d’amour : les âmes sœurs, les copains, la famille. C’est pour cette raison qu’en refermant le livre, on garde avec soi quelques images effrayantes mais surtout un sentiment de fraternité qui nous fait aimer notre sœur un peu plus et le sourire de notre grand-mère encore davantage. Qu’ils soient durs ou beaux, qu’on ait eu le temps de les polir ou non, Arvida nous donne envie d’aimer nos souvenirs. Un livre qu’on ne peut lire qu’une seule fois, et c’est peut-être la plus grande qualité qui soit.

Samuel Archibald, Arvida, Le Quartanier, 2011, 315 p.

*En lice pour le Prix littéraire des collégiens 2012 et sur la liste préliminaire du Prix des libraires du Québec 2012.


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Lecture : L’homme blanc de Perrine Leblanc

On trouve dans la littérature d’innombrables personnages d’artistes. Des écrivains, surtout, des peintres et des musiciens aussi. Les clowns, comme les danseurs, sont plus rares. Victor Hugo, Heinrich Böll et Günter Grass en ont inventé de fameux, mais il semble que le cirque, art du corps et des classes populaires, compose avec une ambiguïté essentielle qui effraie les écrivains.

Perrine Leblanc, dans son premier roman intitulé L’Homme blanc (Le Quartanier, 2010), a imaginé un personnage qui transforme l’expérience déshumanisante des camps de travail en URSS en grimaces et en numéros comiques. Il s’appelle Kolia et il est clown blanc, un métier qui ne lui est pas venu comme une vocation d’illuminé, mais au terme d’un travail soutenu et d’études studieuses. Un art, appris et rodé au fil des ans, pratiqué avec l’honnêteté du prestidigitateur.

L’histoire de Kolia n’est pas banale. Il naît dans un camp de travail en Sibérie et jusqu’à l’âge de 16 ans, sa survie repose sur un mélange de chance et de circonstances. Son tempérament discret et son incroyable capacité à évaluer les situations lui permettent de ne pas se faire remarquer et de s’attirer assez peu d’ennuis. La chance, « qui remplaçait Dieu au camp », le fait échapper aux statistiques, qui condamnent la majorité de ses semblables à mourir dans l’année suivant leur arrivée au camp. La bonne foi, celle des autres surtout, le fait passer à côté de son destin.

Entre l’enfance dans le goulag et l’âge de raison dans la Russie libérée et modernisée, la vie de Kolia se décline en rencontres humaines, qui le guident sur les chemins de l’art. Au camp, il y a Iossif, qui un soir se glisse dans sa couche pour réchauffer son corps et son âme, dont il ne connaissait pas jusque là l’existence : « l’âme […] était une histoire de grand-mère beaucoup trop compliquée que personne n’avait raconté à Kolia. » Il lui apprend à lire et à écrire, sa langue maternelle et le français, il lui apprend à douter, à apprécier les œuvres d’art, mais surtout il lui fait découvrir sa force intérieure. Alors qu’il est encore sous l’autorité du froid du Grand Nord et des gardiens du camp, Iossif lui fait même découvrir ce qu’il sait du monde extra-muros et de la liberté.

Il y a aussi Tania, dont la situation permet de procurer à Kolia ici une pièce d’identité, là une paire de chaussures féminines, qu’il peut ensuite échanger pour des livres ou des magazines français. Il y a Pavel, du célèbre duo Bounine, qu’il rencontre par hasard et qui l’aide à faire son entrée à l’école du cirque, et bien sûr Bounine lui-même, maître d’abord et collègue ensuite, qui lui fait la faveur ultime de le sortir de prison lorsqu’on l’y jette. En lui ouvrant les portes du monde du cirque, et c’est peut-être là le plus important, Bounine lui donne des raisons de « rêver, parce que c’est gratuit et permis ».

Parmi les clowns, les funambules et les autres artistes et sportifs aux talents exceptionnels, Kolia développe son art et crée des liens. « Il y avait là, pour qui n’était pas difficile, une famille. » Pour divertir et faire rire dans l’URSS sous haute surveillance, Kolia sait établir tout au long de sa carrière le fragile mais nécessaire équilibre entre expression et prudence. Comme son maître Bounine, il parvient parfois sur la piste à une « victoire personnelle sur le système punitif », notamment dans l’épisode du chapitre « Combustion », où il monte avec sa collègue Ioulia un numéro dans lequel ils brûlent des livres, qui sont en fait des cahiers blancs, des livres « pas encore écrits ».

Exempt de pathos, juste dans son ton et fort de ses images, le roman de Perrine Leblanc envoûte et dérange, tant la violence et la beauté y dansent du même pas. Il s’agit d’une première œuvre surprenante, qui maîtrise l’art de l’intrigue comme celui du style, et qui donne à lire une page de l’histoire du XXe siècle avec plus de vie que n’importe quel ouvrage scientifique. Une lecture convaincante, qui selon moi vaut la peine. Pas seulement selon moi, pour tout dire, puisque le roman est lauréat du Grand Prix du livre de Montréal 2010 et du Prix du Gouverneur Général 2011, et qu’il a aussi gagné le Combat des livres 2011 à l’émission de Christiane Charrette.


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Lecture : What I Talk About When I Talk About Running d’Haruki Murakami

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On connaît souvent le romancier japonais Haruki Murakami pour son Kafka sur le rivage (Vintage, 2006). Même si, aux beaux jours de ma vie de libraire, je voyais beaucoup de ses bouquins passer à la caisse, je ne me suis jamais sentie appelée par son œuvre. À cette époque, j’entretenais une sorte de fascination pour son homonyme, le romancier Ryu Murakami, qui dépeint les bas-fonds de Tokyo avec autant de réalisme que d’excentricité. Les romans d’Haruki Murakami, aux dires de mes collègues, habitent davantage les terres poétiques et mythiques de l’imaginaire japonais. C’est un peu pour combler ce manque, mais surtout parce qu’il s’agit d’un livre sur la course écrit par un romancier (un mariage inespéré de mon point de vue), que j’ai lu What I Talk About When I Talk About Running (Vintage, 2008).

Murakami a écrit la plus grande partie de ce livre entre l’été 2005 et l’automne 2006, mais il l’a augmenté de textes plus anciens, qui viennent se greffer au récit principal. Celui-ci raconte la préparation « sérieuse » et assidue du romancier pour le marathon de New York. Bien que ces quelques mois constituent le fil conducteur du récit, ils sont prétexte à raconter toute une vie de coureur, des débuts exaltants au pic de la performance, jusqu’à cette longue et lente descente, que le coureur tente à la fois d’apprivoiser et de freiner.

Depuis son premier marathon, couru sur le parcours légendaire qui mène d’Athènes à Marathon, Haruki Murakami a participé à une vingtaine de marathons, de nombreux triathlons et un ultramarathon (100Km). Il a aujourd’hui 62 ans et cours encore.

For me, running is both exercice and a metaphor. Running day after day, piling up the races, bit by bit I raise the bar, and by clearing each level I elevate myself. At least that’s why I’ve put in the effort day after day : to raise my own level. I’m no great runner, by any means. I’m at an ordinary – or perhaps more like mediocre – level. But that’s not the point. The point is whether or not I improved over yesterday. In long-distance running the only opponent you have to beat is yourself, the way you used to be.

Avant de se lancer dans la vie littéraire, Haruki Murakami était propriétaire d’un petit bar de jazz à Tokyo et travaillait plus ou moins jour et nuit, assumant presque toutes les tâches, dont certaines physiquement exigeantes. En abandonnant son commerce pour se consacrer à l’écriture, il s’est vu forcé de trouver un moyen de se tenir en forme, lui qui, avoue-t-il, prend facilement quelques kilos. Lorsqu’il écrit : « I actively seek out for solitude », on comprend pourquoi il s’est tout naturellement tourné vers la course.

The thing is, I’m not much for team sports. That’s just the way I am. Whenever I play soccer or baseball – actually, since becoming an adult this is hardly ever – I never feel comfortable. Maybe it’s because I don’t have any brothers, but I could never get into the kind of games you play with others. I’m also not very good at one-on-one sports like tennis. I enjoy squash, but generally when it comes to a game against someone, the competitive aspect makes me uncomfortable. And when it comes to martial arts, too, you can count me out.

Ses premiers kilomètres de course correspondent donc avec les débuts de sa carrière de romancier, et c’est un peu cette rencontre, qui a donné une nouvelle direction à sa vie personnelle et professionnelle, qu’il raconte dans What I Talk About When I Talk About Running. Murakami affirme avoir longtemps cherché un moyen d’écrire sur la course, sans trouver une approche qui lui paraissait adéquate. Dans l’avant-propos, il écrit :

Running is sort of a vague theme to begin with, and I found it hard to figure out exactly what I should say about it. […] One thing I noticed was that writing honestly about running and writing honestly about myself are nearly the same thing. So I suppose it’s all right to read this as a kind of memoir centered on the act of running.

Les récits de l’expérience en Grèce et de l’ultramarathon ont retenu mon attention et intéresseront certainement tous ceux qui aiment la course ou simplement le dépassement de soi. La difficulté à saisir le thème et à lui donner une forme se fait toutefois sentir rapidement. Les observations du romancier sont parfois justes et même quelques fois éclairantes, mais la composition souffre d’un étrange déséquilibre, que j’attribuerais en partie au caractère flou du point de vue adopté. Aux remarques quotidiennes en « temps réel », pour la plupart factuelles (météo, kilométrage, obligations professionnelles, etc), se mêlent des commentaires rétrospectifs (souvenirs, méditations, récits, etc.), un double jeu journal/mémoires à mon avis mal maîtrisé. Cela se traduit souvent en un va-et-vient peu élégant entre une narration au présent et une narration au passé.

Le texte n’a rien d’illisible ou de confus, mais il m’a semblé que son « genre » ou plutôt sa forme n’était ni unifiée ni achevée. De manière générale, les qualités littéraires du livre m’ont déçue. Les envolées « philosophiques » ne m’ont guère convaincues, les paroles de vieux sage non plus, et souvent, les comparaisons entre la course et l’écriture m’ont semblées forcées. Il s’agit peut-être d’un effet de traduction. Pour tout dire, j’aurais probablement apprécié davantage cette lecture si je n’avais pas su que l’auteur était romancier. J’avais placé la barre un peu haut.

Le déséquilibre de la forme pourrait aussi être attribué au thème, difficile à saisir et à traduire par le langage. La lecture de ce livre m’a en effet conforté dans ma conviction qu’il est assez périlleux d’écrire sur la course. Peut-être parce qu’elle est moins transcendante qu’on voudrait le croire, parce qu’elle nous élève moins qu’elle nous tient en deçà des mots et de la pensée. Je crois que cela, Murakami a réussi à l’exprimer parfaitement.

I’m often asked what I think about as I run. Usually, the people who ask this have never run long distances themselves. I always ponder the question. What exactly do I think about when I’m running? I don’t have a clue.

On cold days I guess I think about how cold it is. And about the heat on hot days. When I’m sad I think a little bit about sadness. When I’m happy I think a little about happiness. As I mentioned before, random memories come to me too. And occasionnally, hardly ever, really, I get an idea to use in a novel. But really as I run, I don’t think much of anything worth mentionning.

I just run. I run in a void. Or maybe I should put it the other way : I run in order to acquire a void. But as you might expect, an occasionnal thought will slip into this void. […]

The thoughts  that occur to me while I’m running are like clouds in the sky. Clouds of all different sizes. They come and they go, while the sky remains the same sky as always.

Je ne suis pas certaine que je recommanderais cette lecture, mais je n’irais pas jusqu’à la déconseiller non plus. Pour me faire une idée plus juste de son œuvre, il faudra bien que je lise un de ses romans.

Haruki Murakami, What I Talk About When I Talk About Running, New York, Vintage International, 2008, 180p.

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Courir sa vie

On ne tombe pas amoureux de la course. Tous les coureurs vous le diront. On commence à courir parce que l’exercice est le gage d’une bonne santé, parce qu’il faut défouler une journée trop remplie, maintenir une belle ligne ou simplement satisfaire un ami qui ne veut pas trotter seul. Jamais parce qu’on aime cela. Un entraîneur de course, mécanicien de métier, me dit un jour qu’il courait quinze kilomètres tous les matins pour se rendre au travail. On se demande comment on peut en arriver là. Et c’est pourtant bien simple : on court cinq kilomètres, ils deviennent confortables. On accélère. On note les temps. On fait dix kilomètres, on enfile un dossard pour un parcours amical, puis un autre pour une épreuve compétitive, et encore un autre, dans la ville voisine. Un jour, on se découvre le caprice des mythiques 42,2 kilomètres. C’est toujours la même histoire. Lorsqu’on rencontre la course, on devient son esclave.

C’est aussi l’histoire d’un jeune tchèque, Émile Zatopek, qui, malgré son « horreur du sport » et son « antipathie pour l’exercice physique », fracassa tous les records mondiaux de course de fond sous le regard admiratif de ses compatriotes et la main autoritaire de son pays. Dans son treizième roman, Courir (Minuit, 2008), Jean Echenoz fait le portrait de cette vie, courue entre l’usine Bata de Zlin et les Jeux d’Helsinki, entre la Deuxième Guerre mondiale, les années libérales de Dubcek et la répression russe. Un portrait sobre, sans emphase, avec lequel Echenoz montre bien, comme il l’avait fait dans son Jérôme Lindon et son Ravel, qu’un homme à la fois exceptionnel et ordinaire peut inspirer une œuvre d’art. Car ce roman est bien une œuvre d’art : il s’agit d’un objet littéraire de qualité, qui pénètre véritablement son « sujet ». Il donne vie et profondeur à l’homme jovial et modeste qu’était Émile Zatopek, et incarne avec justesse l’« esprit de la course », ses malaises et ses euphories, ses démesures, ses soifs.

Émile Zatopek est, dans les premiers chapitres, un jeune homme de dix-sept ans qui travaille dur à concilier ses tâches d’étudiant et d’ouvrier. Au département de caoutchouc des industries Bata, qui produisent « des souliers pas trop mal pas trop chers », il rêve de ne plus être apprenti. Chaque année, les établissements Bata organisent une course à pied, à laquelle tous les étudiants de l’école professionnelle doivent participer. Le jeune Zatopek aussi, même s’il « n’y trouve nul intérêt, n’y prend part que contraint et forcé, tente de sécher tant qu’il peut cette corvée mais en vain. » C’est ainsi que la course fait d’Émile son esclave et qu’il est jeté, comme malgré lui, sur toutes les pistes de course du monde. Enfin presque. Médailles au cou et records en main, Émile n’est pas libre. Il doit refuser des invitations aux États-Unis, à Paris, à Milan. Il doit répondre des autorités de son pays, occupé pendant des dizaines d’années, d’abord par les Allemands, qui font régner la terreur, et plus tard par les Soviétiques, qui n’ont pas le cœur plus tendre. C’est justement pour cela, semble-t-il, qu’Émile court de plus en plus vite : « courir permet peut-être de penser à autre chose ».

Vingt chapitres de quelques pages seulement racontent la vie de cette figure marquante de l’athlétisme; ses premiers exploits sur piste, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent, ses victoires éclatantes, qui lui valent un statut de héros national et de célébrité internationale, et son déclin, lent mais inévitable, où « il perd un peu, il gagne, il perd encore, il regagne un petit peu ». Une vie dont le destin est étroitement lié à celui de tout un peuple. En ce sens, Courir est aussi une chronique de la vie en Tchécoslovaquie durant la deuxième moitié du vingtième siècle. Déploiements militaires, manipulations de la censure et de la propagande, bras de fer du président Gottwald, le paysage tchèque, coloré par la peur, n’est pas un simple décor, mais une atmosphère, un milieu de vie. Lorsque Émile épouse Dana, future championne du javelot, le cortège nuptial provoque de grands rassemblements dans les rues de Prague. « Prague où, ces années-là, nous dit le narrateur, tout le monde a peur, tout le temps, de tout le monde et de tout, partout. » Lorsque les Soviétiques entrent à Prague, armés jusqu’aux dents, le narrateur nomme les modèles des chars d’assaut et des mitrailleuses, décrit la formation des troupes et leur stratégie militaire, avant de préciser qu’ils débarquent pour « mettre un peu d’ordre dans un régime dont ils se pensent maîtres, dont l’évolution actuelle leur apparaît comme une fâcheuse dérive et qu’ils convient de normaliser rapidement. Ils arrivent donc avec les armées de cinq pays du pacte et ils s’installent, voilà tout. » Cette prose plate aux accents ironiques donne au roman toute sa personnalité, sobre et froide, sans toutefois être neutre ou indifférente.

La narration a d’ailleurs quelque chose de flaubertien. Caché derrière un « on » impersonnel, le narrateur fait sentir sa présence dans toute sa force ironique et, il faut le dire, humoristique. « Certes on prétend que les échanges gazeux de ses poumons sont anormalement riches en oxygène. Certes on assure que son cœur est hypertrophié, d’un diamètre au-dessus de la moyenne et battant à une cadence moindre. Mais, spécialement réunie à Prague à cet effet, une commission technique médicale dément toutes ces rumeurs, affirme que pas du tout, qu’Émile est un homme normal, que c’est juste un bon communiste et que c’est ça qui change tout. » Le plus grand mérite de ce roman est certainement sa capacité à « vendre » cette esthétique, dont la concision et le flegme demandent un certain apprivoisement. Si la critique aime répéter que la prose d’Echenoz est « travaillée », ce qui, du reste, n’est pas faux, cela n’en dit pas long sur ses qualités originales. Le travail du style est avant tout une pratique de soustraction : soustraction du sentiment, soustraction de l’artifice, soustraction du Beau. On tombe quelquefois sur des phrases qui ne sont rien d’autre que des vers : « La maison n’est pas mal mais Dana n’est pas seule ». Mais on est d’abord froissé par le ton, et peut-être aussi par les tournures un peu familières, qui brisent le charme littéraire. Un exemple parmi des dizaines : « En sortant de [la gare de Dresde], Émile essaie de trouver son chemin parmi les décombres. Pas une lumière dans les rues dévastées, personne pour lui indiquer son chemin, Émile est affamé, fatigué, il a sommeil et à part ça il pleut des cordes. » Progressivement, cependant, on se laisse bercer par ces phrases sans fard et ces images un peu simples. Après tout, ce roman porte d’abord sur la vie. On en oublie vite la littérature, ce qui fait qu’elle se manifeste avec une authentique vigueur.

On ne tombe pas amoureux des romans de Jean Echenoz. Tous les lecteurs vous le diront. On commence à les lire parce qu’on nous a dit qu’ils sont surprenants, « bien écrits », qu’ils sont un « vrai travail d’orfèvre » littéraire. Mais l’aridité de la prose nous irrite, comme la raideur des mollets nous incommode après une dizaine de kilomètres. On cherche le pathos comme on cherche son souffle, jusqu’à ce que, bien réchauffé, habitué au rythme et à l’effort, on se croit capable de ne plus jamais s’arrêter. Et à ce moment, on est prisonnier.


Jean Echenoz, Courir, Paris, Minuit, 2008.