En forme de femme


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Vie invisible ou De la dignité humaine

Il fallait se trouver au bon endroit au bon moment, c’est-à-dire au Carrefour de l’information de l’Université de Sherbrooke, vers 15h30, le 12 novembre 2010. Pour conclure deux journées bien remplies, les organisateurs du colloque Écritures et pauvreté. Une voix pour les exclus dans la chanson et la littérature actuelles ont choisi de faire la projection du documentaire Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces (1992) de Bernard Émond. La projection était ensuite suivie d’un entretien entre le cinéaste et Yvon Rivard.

On a beaucoup parlé de M. Émond dernièrement; son long métrage La Neuvaine (2005) vient d’être couronné meilleur film québécois de la décennie 2000 par L’Association québécoise des critiques de cinéma. Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas de sa première distinction. Il m’a fallu avoir devant les yeux à la fois l’homme et l’œuvre pour me convaincre de passer au vidéoclub emprunter La Neuvaine. Depuis la sortie du film, l’affiche promotionnelle me rebute et me retient de le faire – la rencontre avec une œuvre tient parfois à si peu de choses.

Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces tourne autour d’Henri Turcotte, un homme simple et étonnant qui habitait le cartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Son destin donne la chair de poule : à 76 ans, les policiers le trouvent mort dans la rue et, le prenant pour un sans-abri parce qu’il est vêtu comme un pauvre, ne font pas l’effort de prévenir la famille. Son absence est remarquée juste à temps pour que sa dépouille évite la fausse commune et que son existence ne se perde dans le grand silence des hommes sans nom.

À partir des témoignages de ceux qui entouraient Henri – une sœur, deux neveux, des voisins, un barbier, un serveur de snack-bar –, le documentaire de M. Émond arrache la vie d’Henri à l’anonymat et raconte son existence minuscule, inconnue et sans histoire. Lui-même issu du cartier Hochelaga-Maisonneuve, M. Émond colore son film d’une teinte anthropologique bien dosée, en situant l’homme dans son milieu géographique et culturel, et en révélant du coup toute la force vive de sa langue.

Le film s’ouvre sur la narration ténébreuse de Pierre Falardeau, qui jette le spectateur, dès les premières minutes, dans le « cauchemar » auquel Henri a échappé de justesse. Une musique dramatique, des couleurs sombres et des jeux d’ombres présentent le destin d’Henri comme le triste échec d’un homme quelconque ou comme le drame d’une société urbaine impitoyable et inhumaine, selon le point de vue du spectateur.

Les témoins de la vie d’Henri le décrivent d’abord comme un homme excentrique, solitaire, marginal et un peu bizarre. Selon eux, sa vie détonnait par rapport aux valeurs de la société : il n’était pas très intelligent, vivait comme un pauvre, n’avait ni femme ni enfants, occupait des emplois vulgaires, ramassait et accumulait toutes sortes d’objets sans valeur ni utilité. Comme le dit sans détour un de ses neveux : « Ç’a a pas de femme, pas de char, c’est enfantillé total. »

À ce portrait, établi par des êtres qui s’estiment supérieurs, correspondent des séquences dramatiques, tantôt narrées par M. Falardeau, tantôt simplement doublées d’une musique lente et triste. Le caractère sombre du destin du personnage prend alors la forme d’une langue littéraire et d’une voix basse, posée et sérieuse, qui contraste radicalement avec le joual, le naturel et l’humour des témoignages. Ces séquences montrent un homme de dos, qui marche seul dans la rue en bottant une boîte de conserve, sans destination, visiblement. Il est transparent.

Ce regard sur Henri et son mode de vie est toutefois progressivement nuancé. À la pesanteur dramatique des séquences narrées par M. Falardeau s’opposent la fraîcheur, la spontanéité et la bonhomie des témoignages, qui métamorphosent peu à peu le ton du discours sur Henri. Lorsque les proches d’Henri décrivent sa personnalité ou racontent des anecdotes, ils sourient et rient de bon cœur, si bien qu’on s’aperçoit qu’Henri était une présence positive et agréable dans le quotidien de ceux qui l’entouraient. On comprend finalement que sa situation était moins triste que ne laisse paraître son statut social, puisque tous  le décrivent comme un homme heureux et sans souci.

La dignité du personnage est également mis en évidence dans les séquences mettant en scène une artiste, qui travaille à l’élaboration d’un monument à Henri et à « la sorte de personne qu’il était ». Le documentaire suit le travail de recherche et de production de ce monument, que l’artiste choisit d’exposer dans la rue. La simplicité et la solitude représentées par ce monument ne pourraient trouver un meilleur environnement que cette douce journée d’hiver, qui recouvre silencieusement le souvenir d’Henri d’une fine couche de neige.

Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces fait le portrait touchant d’un homme quelconque mais unique. En donnant à voir la dignité humaine à travers la faiblesse et la pauvreté, il nous rappelle, sans l’ombre d’une trame moralisatrice, l’empire de l’humilité sur l’orgueil, de la simplicité sur l’opulence.

Henri Turcotte et M. Émond fréquentaient le même salon de barbier, mais ne se sont jamais rencontrés. On peut regarder l’entretien entre M. Émond et M. Rivard en suivant ce lien, et on peut emprunter une copie du documentaire à la bibliothèque nationale du Québec à Montréal.

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