En forme de femme


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Mea Culpa

Mon très cher Plan, j’ai péché.

J’ai remis les 11 kilomètres de dimanche à plus tard, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

J’ai boudé la piscine par paresse et j’ai ignoré superbement mon tapis de yoga.

Ciel! Je me suis amusée!

Amitiés venues de loin, banquets délicieux et feux de joie.

Veillées tranquilles et matinées bien grasses.

Je voudrais me repentir, mais je regrette trop peu.

Car l’oisiveté est puissante et ma volonté si frêle.

Car la vie est courte et l’été encore plus.

Très cher Plan, pardonne-moi.

S’il te plait, ne m’emvoie pas danser l’été terminé.

Laisse mes jambes tourner au rythme espéré ce samedi 26 de mai.

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Simplicité

Le ciel du Québec nous est tombé sur la tête en textures variables toute la journée de vendredi. La pluie, la pluie verglaçante, la grêle et la neige s’alternaient dans le désordre complet, comme si Dame Nature n’était vraiment plus sûre de rien. Dès mon réveil, samedi matin,  j’ai jonglé avec l’idée de faire ma petite course de 5 Km en salle, bien au sec et sur la surface plus-que-parfaite du tapis roulant. J’allais prendre place dans la voiture pour m’exécuter, vers 21 heures, quand j’ai finalement décidé de faire cette sortie à l’air frais. Le temps était doux et la soirée calme, tant pis pour l’hiver qui ne donne pas de répit.

J’aurais manqué tout un spectacle, si j’avais ignoré mon élan de dernière minute. Mon cartier est à l’ombre de grands arbres matures qui, après avoir été recouverts de glace et de neige, formaient dans le soir un paysage féérique. J’ai couru le long de la rue principale au milieu des branches de cristal et des conifères pleureurs, tout simplement heureuse d’être là où j’étais.

Ma montre GPS s’est éteinte avec sa pile avant que je n’atteigne 500 mètres. J’ai d’abord été irritée par ce détail, mais je me suis rapidement ravisée : même si je ne pourrais tirer de cette course aucune donnée précise sur la distance, le temps, mes fréquences cardiaques ou mon allure, et même si elle ne laisserait dans ma montre et dans mon ordinateur aucune trace, je savais déjà qu’elle serait mémorable. Le souvenir d’un moment d’enchantement vaut parfois la peine d’être cueilli en toute simplicité.

C’est d’ailleurs sous le signe de la simplicité que progresse l’ensemble de mon entraînement depuis le début de l’année. J’arrive à la fin du premier tiers de mon programme d’hiver, dont l’objectif est d’élever mon kilométrage hebdomadaire à 40 Km/semaine. L’endurance fondamentale est ma seule préoccupation. Le travail en intensité ne me manque pas, même que j’apprécie tout particulièrement de n’avoir que la distance comme contrainte dans les conditions hivernales qui sont les nôtres. Je roule mes kilomètres et j’avance, tout simplement.

Même scénario sur mon tapis. Le studio de yoga que je fréquentais depuis l’été a fermé ses portes après Noël, j’ai donc profité d’une promotion pour me procurer un abonnement annuel illimité au site Yogadownload.com. Pour moins de 60$, je peux maintenant télécharger toutes les pratiques de yoga offertes, choisir celle qui sied à mon humeur et à ma forme du jour, et dérouler mon tapis à la maison, à l’heure qui me convient et pour une durée que j’ai choisie. Cela veut peut-être dire que là où je pourrais repousser mes limites en classe, je m’en tiens à ce qui est plus confortable, mais je vis bien avec cette paresse relative, qui me semble saine périodiquement. Nul besoin de me dépasser 365 jours par année. Je reconnais la valeur des choses faites sans exploits.

Pendant que je travaille ainsi mon endurance fondamentale, il me semble tout naturel de rechercher un état d’esprit plus posé, à l’écart de l’énergie explosive qui accompagne la préparation à une performance. Qui sait? Peut-être cet état d’esprit, une fois atteint ici, débordera là, dans d’autres sphères de ma vie. J’y crois.

« Our life is frittered away by detail. […] Simplify, simplify, simplify! » – Henry David Thoreau, Walden


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Et je courais, je courais

Le petit nous a fait la vie dure samedi en entier. Cette nuit, il a peu dormi. Je me suis réveillée en peignoir dans son lit d’enfant, les jambes pliées n’importe comment et comme raides de n’avoir pu s’étirer des heures durant. J’ai dû tomber de sommeil près de lui en essayant de le rendormir.

La maison était fraîche et le ciel gris. Le café m’a à peine ranimée. Les huit kilomètres sur mon plan d’entraînement me paraissaient déjà longs et la simple idée de me jeter dans le froid avec un corps fatigué me faisait espérer que la journée s’efface du calendrier par un miraculeux tour de Terre.

Le temps était clément, pourtant. Je me suis habillée tranquillement, mécaniquement. À trop penser on oublie de bouger.

Je savais déjà qu’aucune guitare électrique ne saurait meubler mon petit voyage solitaire, que les motifs mélodiques accrocheurs et les coups de cymbales irriteraient mon esprit vaseux. Un seul refrain cynique m’aurait achevée. J’avais besoin pour déjeuner d’une tartine et de beauté.

La voix de Dietrich Fischer-Dieskau et la touche de Gerald Moore m’ont portée le long de huit kilomètres à la fois apaisants et toniques. Winterreise de Franz Schubert. Voyage d’hiver.

Alors que j’écoutais Die Post et que les « Mein Herz » paraissaient chantés rien que pour moi, les flocons sont apparus. Ils ne tombaient pas, ils papillonnaient. Dodus, je pouvais presque en voir les détails.

Et pendant que Dietrich Fischer-Dieskau me racontait l’histoire du courrier qui ne parvient pas au cœur malheureux, je revoyais les premières pages de Rusty Brown, une bande dessinée signée Chris Ware, qui prend les flocons de neige uniques et éphémères comme métaphore de la solitude.

J’aurais voulu réunir toute cette beauté en un seul moment que je n’aurais pu. Et je courais, je courais.

Die Post

Von der Strasse her ein Posthorn klingt.

Was hat es, dass es so hoch aufspringt,

Mein Herz?

Die Post bringt keinen Brief für dich.

Was drängst du denn so wunderlich,

Mein Herz?

Nun ja, die Post kömmt aus der Stadt,

Wo ich ein liebes Liebchen hatt’,

Mein Herz!

Willst wohl einmal hinübersehn

Und fragen, wie es dort mag gehn,

Mein Herz?

Résumé en français: Le cœur frémit lorsque sonne le cor du postillon. Et pourtant le malheureux sait bien qu’aucune lettre ne saurait l’atteindre, mais l’espérance ne veut pas encore mourir.

Le texte est de Wilhelm Müller, tel que fournit dans le livret d’enregistrement de 1972 chez Deutsche Grammophon.


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Une belle histoire de glouton heureux

Lorsque j’étais encore une petite fille, vers la cinquième année je crois, j’ai décidé qu’il était temps de prendre mon alimentation en main et de préparer tous les jours de la semaine mon lunch pour l’école. On peut dire que l’alimentation me passionne depuis longtemps, même si en réalité, cela ne s’est pas passé exactement ainsi.

Je n’en pouvais plus d’être exclue des transactions alimentaires à l’heure du dîner. Entre mes camarades de classe s’échangeaient une barre Dipp enrobée de chocolat contre des biscuits Oreo, une croquette Vachon contre des mini-sandwichs Ritz au fromage ou un lait au chocolat contre une canette de Five-Alive. Dans ma boîte à lunch, il n’y avait rien pour négocier. Depuis la maternelle, elle contenait tous les jours la même chose : un sandwich jambon-moutarde, des bâtonnets de carotte, une boîte à jus bien ordinaire, une pomme et un yogourt. À mon grand désespoir, ma mère connaissait et appliquait le Guide alimentaire canadien. La variété n’était pas sa plus grande force, mais elle avait clairement choisi de nourrir son enfant correctement.

Je l’en remercie aujourd’hui, évidemment.

Sauf que dans ma tête d’enfant ingrat et purulent de désirs salés et sucrés, ç’en était assez. Un jour, en rentrant de l’école, je lui ai reproché de me préparer des lunchs ennuyeux et sans valeur sur le marché de la cinquième année. Elle m’a répondu candidement que si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à préparer mon lunch moi-même. C’est ce que j’ai fait dès le lendemain.

J’ai appris dans les semaines suivantes à préparer des sandwichs aux œufs et au thon, et j’ai même commencé à accompagner ma mère à l’épicerie pour varier un peu le contenu du panier – à condition, bien entendu, que les nouveaux aliments respectent le damné Guide et aussi le petit budget familial. Même si je n’ai jamais pu intégrer le marché alimentaire de ma classe, le contenu de ma boîte à lunch m’a paru, à partir de ce moment-là, beaucoup plus appétissant.

À l’école secondaire, pour pimenter mes repas du midi et me donner un peu de répit, j’ai fait une entente avec une copine. Un jour sur deux, nous préparions à notre tour un lunch pour deux. Si pour quelque raison nous manquions à la tâche – Oublié! Pas le temps! Frigo vide! – nous payions la cafétéria pour les deux. L’entente fut baptisée « les lunchs communautaires ». Notre manège a duré deux ans. Nous avions les mêmes goûts et nous mangions tous les jours ensemble.

Au collège, je me suis nourrie quasi exclusivement de muffins de cafétéria et de café filtre (matin), de paninis de cafétéria et de café filtre (midi), de cigarettes et de bière (soir). Mettons cela sur le dos de l’adolescence, voulez-vous?

Durant mes premières années d’université, bien que le temps et l’argent me manquaient souvent, j’ai expérimenté les saveurs et les techniques. Mes colocataires avaient quelques années de vie de plus que moi et ils m’ont fait découvrir la cuisine indienne et la cuisine thaï, entre autres. Ils m’ont enseigné à multiplier les rations d’ail dans toutes mes recettes, à abuser de la coriandre fraîche et à cuisiner les restes.

On peut dire que les choses s’emballent depuis. Je prépare à partir des ingrédients bruts une grande partie de ce qu’ingère toute notre petite famille. Je passe des heures devant les fourneaux (et aussi au-dessus du lavabo…), mais c’est toujours du temps bien investi. J’aime croire que je serai un jour une fine cuisinière et que je pourrai transmettre ce que j’aurai appris et expérimenté durant des dizaines d’années à mes enfants.

Au fil du temps, mon intérêt pour la cuisine prend de plus en plus la direction d’une alimentation saine et favorable à la santé de ma machine corporelle. Mes activités sportives y sont pour quelque chose, mes fréquentations et mes lectures aussi – magazines de course, blogues sportifs ou végétariens, etc. De plus en plus, je ressens la nécessité d’améliorer certaines de mes habitudes alimentaires, même si je n’ai envie de sacrifier ni le goût, ni le plaisir, ni la viande, d’ailleurs, du moins pas complètement. Le processus est lent.

Du plus loin que je me souvienne, mon poids corporel n’a jamais été très stable. Depuis dix ans, les variations demeurent dans un spectre raisonnable, mais je pense tout de même qu’elles traduisent un certain déséquilibre. J’aimerais travailler à atteindre cet équilibre (voilà une de mes résolutions pour 2012). Cet automne, je me suis procuré un livre sur la nutrition pour mieux comprendre ce que je sais intuitivement ou que j’ai appris ici et là, de diverses sources. Je l’ai lu avec avidité et j’ai appris beaucoup. J’ai maintenant le sentiment de m’être donné un nouvel outil pour augmenter davantage les bienfaits et les plaisirs alimentaires.

Vingt ans après avoir déposé un grief à ma mère pour améliorer le contenu de ma boîte à lunch, je me réjouis de constater que l’alimentation est encore un moyen d’exercer mon autonomie et ma créativité. Si ce n’est pas une belle histoire de glouton heureux, je ne sais pas ce que c’est.


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Fêtes, famille et féérie

Le temps des Fêtes nous donne chaque année l’occasion de nous réunir en famille pour jouir des plaisirs de l’abondance. C’est le temps des excès et des traditions, des bilans et des résolutions, et si vos fêtes de Noël ressemblent aux miennes, elles sont toujours sensiblement pareilles, à quelques détails près. Les petits grandissent, les plus vieux se découvrent des bobos, une cousine présente son copain, la tante untel essaie une nouvelle recette de bûche, mais en fin de compte, c’est toujours le même rituel des embrassades, des échanges de cadeau et des repas copieux. À la famille on greffe ou on ampute des membres, et c’est ainsi que joie et chagrin s’entremêlent pendant quelques jours (et pour les plus chanceux quelques semaines) de congé.

Durant les années que je passai à travailler dans des boutiques de centre d’achat, de 9h à 22h, pour des dizaines de jour avant Noël, et que j’endurai la période des soldes et celle, encore plus déprimante, des remboursements, les Fêtes ne parvinrent jamais à rimer avec congé et encore moins avec les plaisirs de l’abondance. Je ne vis à cette époque que la face marchande de Noël, avec son stress et sa part d’absurdité. Depuis que je n’ai plus rien à voir avec les boutiques, mon regard a complètement changé. J’apprécie pleinement le plein-air (hé hé) et je profite enfin du bon temps en famille. Avec notre petit qui aura bientôt trois ans, l’allégresse n’en est que décuplée; elle est même plus simple et naïve que jamais. Et c’est très bien ainsi.

J’avais l’intention de profiter des Fêtes pour faire le point sur 2011 et planifier l’année qui vient. J’ai plusieurs projets en tête et certains d’entre eux entrent en conflit; je devrai donc déterminer mes priorités et établir un plan d’action. La tâche est ardue, d’autant que j’ai le sentiment d’avoir réussi à « décrocher » complètement cette année. Lorsqu’on est en vacances, nos occupations régulières paraissent soudainement insignifiantes… À mi-chemin de ma pause annuelle d’entraînement, je suis loin de ronger mon frein comme je le craignais; je me surprends même à apprécier le relâchement de mes activités et l’absence de structure des jours. Sommes-nous mardi ou mercredi, déjà?

Je ne m’ennuie pas. En plus de butiner les réunions familiales et les buffets bien garnis, mon mari et moi avons passé un après-midi au Spa, quelques soirées à rassembler les 1000 morceaux d’un casse-tête, quelques autres à regarder avec fascination tous les DVD du grand documentaire Planète Terre et d’autres encore à nous tordre de rire, un verre à la main, devant It’s Always Sunny in Philadelphia. Avec le petit, nous sortons tous les jours prendre l’air, deux fois plutôt qu’une la plupart du temps. Marche en sentiers, bataille de balles de neige, course de traîneau dans les rues, bonhomme de neige, nous épuisons le répertoire des activités hivernales avec le plus grand bonheur.

Notre meilleur coup jusqu’ici a certainement été notre promenade de la veillée de Noël. La température est descendue autour de 20 degrés sous zéro ce jour-là, et à peine avions-nous fini de souper qu’il faisait déjà très noir. Les rues étaient désertes. Tout le monde était au chaud dans les maisons. Nous avons mis le petit dans le Babyjogger, bien emmitouflé dans son habit de neige et tous ses accessoires. Nous avons mis nos combines et fait deux tours avec nos foulards. Nous avons eu tant de plaisir à discuter dans le grand froid sur les chemins vides mais éclairés par les jolies lumières multicolores que nous avons décidé d’en faire une tradition. Cela et le casse-tête aussi.

J’ai encore le temps de penser à tout ce que j’ai l’intention d’accomplir en 2012. En attendant, je profite des dernières journées que 2011 a encore à m’offrir.

Meilleurs vœux de santé à vous, chers lecteurs. Que la joie s’accroche à vos souliers pour toute l’année.


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3 choses que j’ai apprises en courant cette année

1. Le plaisir de courir en bonne compagnie

L’idée de parler en courant m’avait toujours paru farfelue : courir est déjà un défi pour l’asthmatique que je suis. Il ne s’agissait pourtant que de trouver mon allure et… des compagnons. J’ai été choyée. Plusieurs amis qui me sont chers se sont mis à la course et j’ai rencontré sur DailyMile des coureurs exceptionnels qui ont bien voulu partager quelques kilomètres avec moi. Certains sont venus m’accompagner sur mes parcours habituels, d’autres m’ont fait découvrir les leurs. J’ai eu la chance de participer à une compétition de 5 Km avec ma petite sœur, j’ai fait des dizaines de sorties avec mon amoureux et j’ai aussi chanté l’alphabet un nombre incalculable de fois en poussant mon petit prince dans le Babyjogger. J’ai toujours aimé l’aspect solitaire et méditatif de la course, mais je suis ravie de pouvoir enfin profiter de son pan social.

2. Courir comme un enfant

J’ai couru en ville pendant des années, sur les trottoirs et dans les parcs. Cette année, j’ai fait mon baptême de course dans les sentiers. Un véritable coup de cœur. Si la course est déjà le purgatif de tous mes maux, elle est particulièrement apaisante lorsque je longe le bord de l’eau ou que je me faufile entre des masses d’arbres. En même temps, la surface irrégulière et souvent semée d’obstacles met mon esprit sur le qui-vive comme jamais la route ne le fait. J’ai le sentiment de jouer dehors.

3. Viser juste

Je pense avoir un sens plus aiguisé de la manière avec laquelle je dois fixer mes objectifs, tant à l’échelle de la compétition qu’à celle de la saison. Après mon difficile demi-marathon à Ottawa, j’ai en effet voulu comprendre les raisons « profondes » qui me jettent plusieurs fois par semaine sur la route. J’ai conclu que l’ambition me réussit mal. En vérité, la course est peut-être le seul secteur de ma vie dans lequel je ne ressens pas une impulsion d’excellence; je considère qu’il s’agit d’une activité gratuite dont l’unique fonction est de me faire du bien. Me fixer des objectifs ambitieux et générer l’impératif de la performance est donc la pire direction que peut prendre ma pratique. Je suis une coureuse bienheureuse, tout simplement. Certains trouvent dans la course l’occasion de se dépasser; j’y ai plutôt découvert un moyen d’apprécier ma place au soleil.


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De l’inutilité de se comparer aux autres

Au printemps dernier, j’ai soupé chez une camarade d’université – appelons-la Albertine – avec quelques membres de mon groupe de recherche. Ce soir-là, j’ai passé un moment agréable en merveilleuse compagnie, autour d’un fin repas et de bons vins, mais j’en ai encore un vif souvenir parce qu’il m’a libérée d’un train de pensée nuisible et malsain.

Albertine fait partie des femmes exceptionnelles de mon entourage. J’apprécie toujours sa conversation, j’admire son travail et j’estime qu’elle a un esprit brillant; elle est aussi une vraie beauté naturelle, toujours impeccablement mise et tout particulièrement stylée. Depuis que je la connais – et je la connais assez peu, puisque je ne la fréquente qu’à l’université –, elle est pour moi un modèle de grande dame.

Ce soir de printemps, je sortais tout juste d’une période de tumultes intérieurs qui, en conjonction avec la fin de ma « crise de la trentaine », m’avait menée à remettre en question l’ensemble des aspects de mon existence, et tout particulièrement ma place dans le merveilleux monde universitaire. Je sentais que je n’avais ni les nerfs ni l’étoffe d’affronter ce qui m’attendait – énièmes demandes de bourses, post-doctorat, réseautage, entrevues, etc. – et plutôt que de me demander ce que j’avais envie de faire des dizaines d’années que je passerais sur le marché du travail, je me suis mise à regarder autour de moi pour voir qui était dans la course. Le train des comparaisons quittait le quai.

Bien entendu, j’étais entourée de gens extraordinairement intelligents, charismatiques et déjà bien installés dans des réseaux. Tous et chacun me paraissaient, objectivement et honnêtement, avoir sur moi et sur mon travail une nette avance à peu près sur tous les fronts. Il faut dire que je souffre du syndrome de l’imposteur depuis le début de mes études universitaires et que je suis d’une timidité morbide. J’ai développé des trucs (la volubilité, entre autres choses) et je me débrouille la plupart du temps, mais les échanges dans le contexte universitaire sont de ceux qui me rendent le plus nerveuse et mal à l’aise.

Je me suis comparée à la gent universitaire en entier pendant des semaines et peut-être pendant des mois, pour finalement conclure que les probabilités de faire carrière étaient nulles. J’ai donc décidé de finir ma thèse et de faire autre chose. Mais puisque le train des comparaisons va toujours de l’avant et qu’il ne s’arrête pas facilement, je me suis mise à multiplier les comparaisons au passage, à propos de mon style de vie et de mes sourcils, à propos de mes chaussures et de mes aptitudes sociales, et à propos de que sais-je encore.

Au troisième étage de l’appartement d’Albertine, le printemps dernier, alors que j’avais une coupe de blanc entre les doigts et une tranche de pita craquant sous la dent, Albertine m’a dit qu’elle n’avait pas l’intention de faire une carrière universitaire. Plus tard dans la soirée, une autre collègue a profité de l’occasion pour nous annoncer qu’elle quittait le programme de doctorat pour tenter sa chance dans le vrai monde. L’une et l’autre m’ont toujours beaucoup impressionnées et je suis sortie de cette soirée ébranlée par ces nouvelles.

Ni Albertine ni cette autre collègue n’avaient joué un rôle particulier dans mes délires comparatifs, mais elles m’ont prouvé sans le savoir, et deux fois plutôt qu’une, que toutes les comparaisons du monde sont inutiles et injustes. Quand on cherche, on trouve toujours quelqu’un plus brillant, plus confiant, plus subtil, plus beau, plus riche ou plus drôle que nous. C’est une évidence. Sauf que ce n’est pas ainsi qu’on devrait prendre la mesure de soi-même.

Lorsqu’on se compare aux autres, on a tendance à comparer nos faiblesses à leurs forces ou à minimiser nos accomplissements à la lumière des leurs, le plus souvent sur des bases sans commune mesure. Je parie qu’on ne pourrait jamais faire des comparaisons aussi grossières si elles ne nous concernaient pas; mais on est très durs avec nous-mêmes et aussi assez peu raisonnables. Cela vaut pour la carrière, pour l’apparence physique, pour la performance sportive, pour le mariage et pour bien d’autres choses encore.

Lorsque nos pensées prennent la voie des comparaisons, mieux vaut les freiner aussitôt et changer de perspective. Il existe certainement plusieurs manières d’éviter de se faire prendre dans ce tourbillon inutile et nuisible, mais celle qui me réussit le mieux est de me mesurer à une version antérieure de moi-même. En général, cela me fait sourire. De fierté.