En forme de femme


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Lecture: Courir au bon rythme de Jean-Yves Cloutier et Michel Gauthier

Au Québec comme partout dans le monde, la course fait de plus en plus d’adeptes. La participation aux compétitions sur route est en constante croissance, les clubs se multiplient, les boutiques spécialisées font de bonnes affaires et, rapidement, une communauté se constitue. La bonne santé de la course au Québec se manifeste aujourd’hui dans la sphère culturelle, avec l’émission Mlle Court, le nouveau magazine Kmag et la publication, aux éditions La Presse, du livre de Jean-Yves Cloutier et de Michel Gauthier, Courir au bon rythme (2011).

Jean-Yves Cloutier est entraîneur et président-fondateur du club d’athlétisme Les Vainqueurs et il est aussi l’entraîneur-conseil du Marathon Oasis de Montréal. Ses programmes d’entraînement figurent sur le site officiel de l’événement et ont la réputation de mener les athlètes, néophytes ou aguerris, vers la réussite de leurs objectifs. La publication de son livre, cette année, a reçu un accueil chaleureux de la part de la communauté des coureurs et contribuera certainement au rayonnement de son travail auprès des athlètes ainsi qu’à la promotion de l’athlétisme.

J’ai lu Courir au bon rythme attentivement et plus d’une fois, mais je n’ai pas suivi un des programmes d’entraînement qu’il propose. Mon commentaire s’attache donc avant tout au contenu du livre et ne prétend pas évaluer l’efficacité des programmes d’entraînement. Je n’écarte pas la possibilité de faire l’essai d’un de ces programmes; si je devais le faire un jour, je commenterai certainement mon expérience.

Jean-Yves Cloutier et Michel Gauthier présentent leur ouvrage comme un manuel pratique qui aurait pu s’intituler, écrivent-ils, Les conseils du coach. Leur mission est de transmettre un savoir pratique avec simplicité et sans jargon aux coureurs de tous les niveaux. L’ouvrage est divisé en trois parties : la première présente une « philosophie de l’entraînement », la seconde propose des programmes d’entraînement pour la mise en forme des débutants et pour la préparation à des compétitions de 5, 10, 21,1 et 42,2 kilomètres, et la troisième, intitulée « Boîte à outils », livre en vrac une variété de conseils sur la souplesse et la musculation, les chaussures, la tenue vestimentaire, les préparatifs en vue d’une compétition, l’alimentation, etc.

La « philosophie de l’entraînement » que développe la première partie du livre fournit un modèle exemplaire de ce qui constitue, selon moi, une saine approche de l’exercice physique. Pour les auteurs, la course n’est pas une rencontre de passage qui sert des objectifs à courts termes (perdre du poids, participer à un événement d’envergure pour soutenir une noble cause, etc.), mais une relation qui s’enracine, se développe dans le temps et rend ses fruits plus longtemps qu’on oserait l’imaginer. « La course », écrivent Cloutier et Gauthier, « contribue au développement de nouvelles habitudes et elle s’intègre parfaitement dans un régime de vie sain. » (p. 35)

La constance et la prudence sont les deux éléments clé de cette philosophie; elles assurent une progression sans heurts et une pratique durable. Le cœur de l’ouvrage est d’ailleurs ce fameux rythme auquel le coureur doit s’entraîner, rythme qui respecte sa forme actuelle plutôt qu’il ne s’aligne sur des objectifs. On le sait : nos ambitions dépassent souvent nos moyens et, si elles sont jumelées à un enthousiasme effréné, elles peuvent mener à des cycles de surentraînement-blessure-arrêt, frustrants et décourageants. Une des premières choses que nous apprend ce livre, c’est que l’on court trop vite trop longtemps ou trop souvent. La sentence est dure : rares sont les coureurs (même débutants) qui consentent aisément à courir plus lentement qu’ils s’en croient capables. Hélas, il le faut, nous disent et nous redisent les auteurs.

Le livre fournit des tableaux dans lesquels on peut déterminer les différents rythmes d’entraînement à utiliser dans les programmes proposés, accompagnés d’explications claires sur la manière de procéder. À titre comparatif, j’ai constaté que ces rythmes sont, à quelques secondes près, les mêmes que proposent les programmes de McMillan et de Pierce, Murr et Ross (Run Less, Run Faster). Il n’y a donc rien d’unique ou de très nouveau dans cette approche, si ce n’est qu’elle tente d’inculquer ces principes dès les premiers printemps de celui ou de celle qui décide de se mettre à la course.

Les programmes d’entraînement proposés couvrent un large spectre qui va d’un objectif de 45 minutes de marche rapide à la réussite d’un marathon. Simples et balancés, ils sont basés sur la durée de l’entraînement plutôt que sur la distance. Cela a l’avantage de rendre les séances d’entraînement faciles à planifier, mais l’inconvénient, selon moi, de créer de grands écarts de kilométrage entre les coureurs plus rapides et les coureurs plus lents. Pour un coureur dont le rythme d’endurance fondamentale est de 7 minutes par Km, par exemple, la plus longue sortie du programme d’entraînement pour un demi-marathon sera de 15 Km, ce qui me paraît assez peu, du point de vue de l’endurance et du point de vue de la confiance. Si le même coureur s’entraîne pour le marathon, sa plus longue sortie sera de moins de 26 Km, ce qui me semble franchement périlleux, encore une fois, physiquement et psychologiquement. Cela m’a peu convaincue. Mais, je le répète: je n’ai pas testé l’efficacité de cette méthode. En revanche, j’ai été ravie par la section qui clôt le chapitre et dans laquelle les auteurs expliquent comment planifier une saison de course, prévoir le repos annuel et établir des objectifs pour différentes compétitions.

Dans le chapitre « Boîte à outils », les auteurs font ce que de nombreux autres ouvrages du même type ont fait avant eux : ils tentent de résumer tous les petits détails qui entourent la pratique de la course. On reste sur notre faim, parce qu’à vouloir tout couvrir de manière synthétique, on finit par en dire assez peu. Moins de 5 pages couvrent ensemble des sujets aussi vastes et importants que la musculation, la souplesse, l’alimentation et l’hydratation. Cette boîte à outils n’est donc pas celle qui est étalée dans le garage de la maison familiale et dont les différents éléments, de qualité, on été acquis au fil des ans; il s’agit de la petite boîte avec laquelle vous avez emménagé dans votre premier appartement. Il faudra tout remplacer, mais vous saurez vous débrouiller pour l’instant.

À l’exception du style, qui est trop familier par moments, qui tolère souvent les anglicismes et, surtout, qui fait un usage excessif du point d’exclamation, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Les auteurs sont de vrais pédagogues : ils ne se gênent pas pour répéter ce qui résiste à pénétrer le coco de leurs élèves et c’est très bien ainsi. Il y a des choses qu’il vaut la peine de se faire rappeler, et Courir au bon rythme en contient des dizaines. Je recommande chaleureusement ce livre à ceux qui souhaitent se mettre à la course, aux coureurs qui s’y sont mis depuis quelques mois et à ceux, plus expérimentés, qui n’en ont jamais assez lu sur leur sport favori.

Jean-Yves Cloutier et Michel Gauthier, Courir au bon rythme. Du débutant à l’expert : s’entraîner avec succès à la course à pied, Montréal, Les éditions La Presse, 2011, 169 p.

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Lecture : L’homme blanc de Perrine Leblanc

On trouve dans la littérature d’innombrables personnages d’artistes. Des écrivains, surtout, des peintres et des musiciens aussi. Les clowns, comme les danseurs, sont plus rares. Victor Hugo, Heinrich Böll et Günter Grass en ont inventé de fameux, mais il semble que le cirque, art du corps et des classes populaires, compose avec une ambiguïté essentielle qui effraie les écrivains.

Perrine Leblanc, dans son premier roman intitulé L’Homme blanc (Le Quartanier, 2010), a imaginé un personnage qui transforme l’expérience déshumanisante des camps de travail en URSS en grimaces et en numéros comiques. Il s’appelle Kolia et il est clown blanc, un métier qui ne lui est pas venu comme une vocation d’illuminé, mais au terme d’un travail soutenu et d’études studieuses. Un art, appris et rodé au fil des ans, pratiqué avec l’honnêteté du prestidigitateur.

L’histoire de Kolia n’est pas banale. Il naît dans un camp de travail en Sibérie et jusqu’à l’âge de 16 ans, sa survie repose sur un mélange de chance et de circonstances. Son tempérament discret et son incroyable capacité à évaluer les situations lui permettent de ne pas se faire remarquer et de s’attirer assez peu d’ennuis. La chance, « qui remplaçait Dieu au camp », le fait échapper aux statistiques, qui condamnent la majorité de ses semblables à mourir dans l’année suivant leur arrivée au camp. La bonne foi, celle des autres surtout, le fait passer à côté de son destin.

Entre l’enfance dans le goulag et l’âge de raison dans la Russie libérée et modernisée, la vie de Kolia se décline en rencontres humaines, qui le guident sur les chemins de l’art. Au camp, il y a Iossif, qui un soir se glisse dans sa couche pour réchauffer son corps et son âme, dont il ne connaissait pas jusque là l’existence : « l’âme […] était une histoire de grand-mère beaucoup trop compliquée que personne n’avait raconté à Kolia. » Il lui apprend à lire et à écrire, sa langue maternelle et le français, il lui apprend à douter, à apprécier les œuvres d’art, mais surtout il lui fait découvrir sa force intérieure. Alors qu’il est encore sous l’autorité du froid du Grand Nord et des gardiens du camp, Iossif lui fait même découvrir ce qu’il sait du monde extra-muros et de la liberté.

Il y a aussi Tania, dont la situation permet de procurer à Kolia ici une pièce d’identité, là une paire de chaussures féminines, qu’il peut ensuite échanger pour des livres ou des magazines français. Il y a Pavel, du célèbre duo Bounine, qu’il rencontre par hasard et qui l’aide à faire son entrée à l’école du cirque, et bien sûr Bounine lui-même, maître d’abord et collègue ensuite, qui lui fait la faveur ultime de le sortir de prison lorsqu’on l’y jette. En lui ouvrant les portes du monde du cirque, et c’est peut-être là le plus important, Bounine lui donne des raisons de « rêver, parce que c’est gratuit et permis ».

Parmi les clowns, les funambules et les autres artistes et sportifs aux talents exceptionnels, Kolia développe son art et crée des liens. « Il y avait là, pour qui n’était pas difficile, une famille. » Pour divertir et faire rire dans l’URSS sous haute surveillance, Kolia sait établir tout au long de sa carrière le fragile mais nécessaire équilibre entre expression et prudence. Comme son maître Bounine, il parvient parfois sur la piste à une « victoire personnelle sur le système punitif », notamment dans l’épisode du chapitre « Combustion », où il monte avec sa collègue Ioulia un numéro dans lequel ils brûlent des livres, qui sont en fait des cahiers blancs, des livres « pas encore écrits ».

Exempt de pathos, juste dans son ton et fort de ses images, le roman de Perrine Leblanc envoûte et dérange, tant la violence et la beauté y dansent du même pas. Il s’agit d’une première œuvre surprenante, qui maîtrise l’art de l’intrigue comme celui du style, et qui donne à lire une page de l’histoire du XXe siècle avec plus de vie que n’importe quel ouvrage scientifique. Une lecture convaincante, qui selon moi vaut la peine. Pas seulement selon moi, pour tout dire, puisque le roman est lauréat du Grand Prix du livre de Montréal 2010 et du Prix du Gouverneur Général 2011, et qu’il a aussi gagné le Combat des livres 2011 à l’émission de Christiane Charrette.


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Bonheur inc.

Reflections

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Au coeur fragile de mon adolescence, ma mère eût la bonne idée de me faire lire  À 10 kilos du bonheur. L’obsession de la minceur. Ses causes. Ses effets. Comment s’en sortir (Éditions de l’Homme, 1991) de Danielle Bourque. Bien que cette lecture soit lointaine, j’en garde un souvenir très vif. Mme Bourque montre par des raisonnements clairs et honnêtes (1) comment l’image de la femme qui circule dans les médias et dans l’imaginaire social est déformée et inatteignable, (2) pourquoi les régimes et les comportements alimentaires comme l’anorexie ou la boulimie sont d’une inefficacité accablante et souvent d’un grand danger, (3) le poids exercé par (1) et (2) sur l’équilibre psychologique et l’estime de soi.

Pour illustrer la manière avec laquelle les jeunes filles grandissent en se faisant une idée complètement irréaliste du corps de la femme, Mme Bourque place côte à côte la photographie du corps d’une femme moyenne (disons 5’5″, 130 lbs) et celle d’une réplique « grandeur nature » de Barbie. Je me souviens encore de la difformité de la poupée, une fois comparée à une « vraie » femme. C’était choquant.

Pour expliquer les risques liés aux diètes yo-yo, à l’anorexie et à la boulimie, elle explique dans un langage A + B, chiffres à l’appui, quelles sont les réactions du corps à la famine et comment, sur la longue durée, elles peuvent être  dommageables pour tous les organes vitaux. C’est ainsi que j’ai appris que si l’on mange trop peu, le coeur finit par cesser de battre. Une évidence, me direz-vous. À 14 ans, c’était loin de l’être, et je n’ai pas pris cet enseignement à la légère.

Savoir que les médias exercent une pression sur les femmes ne permet pas d’y échapper; savoir que l’image de la femme qui circule dans l’imaginaire social est déformée n’empêche pas de s’y comparer. À mon avis, la pression et la comparaison sont inévitables. Je crois cependant que ce savoir peut aider à comprendre l’insatisfaction (et parfois la détresse) ressentie à l’égard de son corps, à rationaliser les malices de l’estime de soi et, surtout, à jeter un regard critique sur les moules, les préjugés, les images. Des outils pour le combat, quand il se pointe à notre porte.

Tous les parents devraient mettre ce bouquin entre les mains de leur adolescente – question de santé, physique et mentale – pour qu’elle comprenne que 10 kilos en moins ne font pas le bonheur.

10 kilos en moins ne font pas le bonheur, pas plus qu’une ou deux tailles de jeans en dessous, quelques centimètres aux biceps en plus, des minutes retranchées à la dernière course ou un zéro additionnel au salaire annuel. L’objectif, quel qu’il soit, ne fait pas le bonheur.

Dans l’édition de mars 2010 du New Yorker, Elizabeth Kolbert signait un article intitulé « Everybody Have Fun », dans lequel elle présentait les plus récentes études sur le bonheur. Saviez-vous, au fait, que le bonheur fait l’objet d’études sérieuses, universitaires et subventionnées, notamment dans les domaines de la sociologie et de la psychologie? Partout dans le monde, les chercheurs s’intéressent à ce qui fait de nous des gens heureux ou moins heureux. Mais ne vous réjouissez-vous pas trop rapidement: personne n’a encore trouvé la recette.

L’article de Kolbert fait état de recherches qui ont abordé le problème de manières variées. Plusieurs se sont intéressées aux différences entre les milieux riches et les milieux pauvres, mais d’autres avenues ont aussi été explorées. La vie avant et après avoir gagné à la loto, par exemple, a été scrutée du point de vue du bonheur relatif – le bonheur se mesure mal de manière empirique. Des études ont été menées afin d’évaluer le bonheur au seuil de la vie adulte et plus tard dans la période de maturité. Ce sont quelques exemples, il y en a d’autres.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que le bonheur n’est ni à la hausse ni à la baisse. En réalité, la cote du bonheur est stable, dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire dans la plupart des pays du monde et depuis longtemps.

Since the early seventies, the percentage of Americans who describe themselves as either « very happy » or « pretty happy » has remained virtually unchanged. Indeed, the average level of self-reported happiness, or « subjective well-being, » appears to have been flat going all the way back to the nineteen-fifties […]

On pourrait croire que dans les pays sous-développés, où les gens luttent pour leur survie, le niveau relatif de bonheur est plus bas que dans nos sociétés ouatées. Il l’est, mais très peu. Plusieurs hypothèses ont été proposées pour expliquer comment tant d’inégalités peuvent mener des gens de générations, de classes sociales et d’origines différentes à se dire à peu près également heureux.

L’hypothèse la plus plausible, jusqu’ici, est celle de la phénoménale capacité d’adapation de l’être humain. Ainsi, si la situation finacière d’une famille s’améliore ou se déterriore, ses memebres trouveront, au bout d’un moment, le moyen de s’adapter. Les exigences envers la vie, pour le dire autrement, changent selon les moyens, qu’ils soient financiers, physiques ou psychologiques.

Cela n’explique-t-il pas pourquoi nous avons rarement le sentiment d’être vraiment arrivé au but? Et pourquoi, si seulement on parvient à l’atteindre, un autre renaît immédiatement de ses cendres? Dans ce cas, vaut mieux cueillir le bonheur sur la route, si nous savons qu’il ne nous attend pas au bout du chemin.

Danielle Bourque, À 10 kilos du bonheur. L’obsession de la minceur. Ses causes. Ses effets. Comment s’en sortir, Montréal, Éditions de l’Homme, 1991, 232p.

Elizabeth Kolbert, « Everybody Have Fun », The New Yorker (March 22, 2010), p. 72-74.

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Lecture : What I Talk About When I Talk About Running d’Haruki Murakami

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On connaît souvent le romancier japonais Haruki Murakami pour son Kafka sur le rivage (Vintage, 2006). Même si, aux beaux jours de ma vie de libraire, je voyais beaucoup de ses bouquins passer à la caisse, je ne me suis jamais sentie appelée par son œuvre. À cette époque, j’entretenais une sorte de fascination pour son homonyme, le romancier Ryu Murakami, qui dépeint les bas-fonds de Tokyo avec autant de réalisme que d’excentricité. Les romans d’Haruki Murakami, aux dires de mes collègues, habitent davantage les terres poétiques et mythiques de l’imaginaire japonais. C’est un peu pour combler ce manque, mais surtout parce qu’il s’agit d’un livre sur la course écrit par un romancier (un mariage inespéré de mon point de vue), que j’ai lu What I Talk About When I Talk About Running (Vintage, 2008).

Murakami a écrit la plus grande partie de ce livre entre l’été 2005 et l’automne 2006, mais il l’a augmenté de textes plus anciens, qui viennent se greffer au récit principal. Celui-ci raconte la préparation « sérieuse » et assidue du romancier pour le marathon de New York. Bien que ces quelques mois constituent le fil conducteur du récit, ils sont prétexte à raconter toute une vie de coureur, des débuts exaltants au pic de la performance, jusqu’à cette longue et lente descente, que le coureur tente à la fois d’apprivoiser et de freiner.

Depuis son premier marathon, couru sur le parcours légendaire qui mène d’Athènes à Marathon, Haruki Murakami a participé à une vingtaine de marathons, de nombreux triathlons et un ultramarathon (100Km). Il a aujourd’hui 62 ans et cours encore.

For me, running is both exercice and a metaphor. Running day after day, piling up the races, bit by bit I raise the bar, and by clearing each level I elevate myself. At least that’s why I’ve put in the effort day after day : to raise my own level. I’m no great runner, by any means. I’m at an ordinary – or perhaps more like mediocre – level. But that’s not the point. The point is whether or not I improved over yesterday. In long-distance running the only opponent you have to beat is yourself, the way you used to be.

Avant de se lancer dans la vie littéraire, Haruki Murakami était propriétaire d’un petit bar de jazz à Tokyo et travaillait plus ou moins jour et nuit, assumant presque toutes les tâches, dont certaines physiquement exigeantes. En abandonnant son commerce pour se consacrer à l’écriture, il s’est vu forcé de trouver un moyen de se tenir en forme, lui qui, avoue-t-il, prend facilement quelques kilos. Lorsqu’il écrit : « I actively seek out for solitude », on comprend pourquoi il s’est tout naturellement tourné vers la course.

The thing is, I’m not much for team sports. That’s just the way I am. Whenever I play soccer or baseball – actually, since becoming an adult this is hardly ever – I never feel comfortable. Maybe it’s because I don’t have any brothers, but I could never get into the kind of games you play with others. I’m also not very good at one-on-one sports like tennis. I enjoy squash, but generally when it comes to a game against someone, the competitive aspect makes me uncomfortable. And when it comes to martial arts, too, you can count me out.

Ses premiers kilomètres de course correspondent donc avec les débuts de sa carrière de romancier, et c’est un peu cette rencontre, qui a donné une nouvelle direction à sa vie personnelle et professionnelle, qu’il raconte dans What I Talk About When I Talk About Running. Murakami affirme avoir longtemps cherché un moyen d’écrire sur la course, sans trouver une approche qui lui paraissait adéquate. Dans l’avant-propos, il écrit :

Running is sort of a vague theme to begin with, and I found it hard to figure out exactly what I should say about it. […] One thing I noticed was that writing honestly about running and writing honestly about myself are nearly the same thing. So I suppose it’s all right to read this as a kind of memoir centered on the act of running.

Les récits de l’expérience en Grèce et de l’ultramarathon ont retenu mon attention et intéresseront certainement tous ceux qui aiment la course ou simplement le dépassement de soi. La difficulté à saisir le thème et à lui donner une forme se fait toutefois sentir rapidement. Les observations du romancier sont parfois justes et même quelques fois éclairantes, mais la composition souffre d’un étrange déséquilibre, que j’attribuerais en partie au caractère flou du point de vue adopté. Aux remarques quotidiennes en « temps réel », pour la plupart factuelles (météo, kilométrage, obligations professionnelles, etc), se mêlent des commentaires rétrospectifs (souvenirs, méditations, récits, etc.), un double jeu journal/mémoires à mon avis mal maîtrisé. Cela se traduit souvent en un va-et-vient peu élégant entre une narration au présent et une narration au passé.

Le texte n’a rien d’illisible ou de confus, mais il m’a semblé que son « genre » ou plutôt sa forme n’était ni unifiée ni achevée. De manière générale, les qualités littéraires du livre m’ont déçue. Les envolées « philosophiques » ne m’ont guère convaincues, les paroles de vieux sage non plus, et souvent, les comparaisons entre la course et l’écriture m’ont semblées forcées. Il s’agit peut-être d’un effet de traduction. Pour tout dire, j’aurais probablement apprécié davantage cette lecture si je n’avais pas su que l’auteur était romancier. J’avais placé la barre un peu haut.

Le déséquilibre de la forme pourrait aussi être attribué au thème, difficile à saisir et à traduire par le langage. La lecture de ce livre m’a en effet conforté dans ma conviction qu’il est assez périlleux d’écrire sur la course. Peut-être parce qu’elle est moins transcendante qu’on voudrait le croire, parce qu’elle nous élève moins qu’elle nous tient en deçà des mots et de la pensée. Je crois que cela, Murakami a réussi à l’exprimer parfaitement.

I’m often asked what I think about as I run. Usually, the people who ask this have never run long distances themselves. I always ponder the question. What exactly do I think about when I’m running? I don’t have a clue.

On cold days I guess I think about how cold it is. And about the heat on hot days. When I’m sad I think a little bit about sadness. When I’m happy I think a little about happiness. As I mentioned before, random memories come to me too. And occasionnally, hardly ever, really, I get an idea to use in a novel. But really as I run, I don’t think much of anything worth mentionning.

I just run. I run in a void. Or maybe I should put it the other way : I run in order to acquire a void. But as you might expect, an occasionnal thought will slip into this void. […]

The thoughts  that occur to me while I’m running are like clouds in the sky. Clouds of all different sizes. They come and they go, while the sky remains the same sky as always.

Je ne suis pas certaine que je recommanderais cette lecture, mais je n’irais pas jusqu’à la déconseiller non plus. Pour me faire une idée plus juste de son œuvre, il faudra bien que je lise un de ses romans.

Haruki Murakami, What I Talk About When I Talk About Running, New York, Vintage International, 2008, 180p.

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Vie invisible ou De la dignité humaine

Il fallait se trouver au bon endroit au bon moment, c’est-à-dire au Carrefour de l’information de l’Université de Sherbrooke, vers 15h30, le 12 novembre 2010. Pour conclure deux journées bien remplies, les organisateurs du colloque Écritures et pauvreté. Une voix pour les exclus dans la chanson et la littérature actuelles ont choisi de faire la projection du documentaire Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces (1992) de Bernard Émond. La projection était ensuite suivie d’un entretien entre le cinéaste et Yvon Rivard.

On a beaucoup parlé de M. Émond dernièrement; son long métrage La Neuvaine (2005) vient d’être couronné meilleur film québécois de la décennie 2000 par L’Association québécoise des critiques de cinéma. Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas de sa première distinction. Il m’a fallu avoir devant les yeux à la fois l’homme et l’œuvre pour me convaincre de passer au vidéoclub emprunter La Neuvaine. Depuis la sortie du film, l’affiche promotionnelle me rebute et me retient de le faire – la rencontre avec une œuvre tient parfois à si peu de choses.

Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces tourne autour d’Henri Turcotte, un homme simple et étonnant qui habitait le cartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Son destin donne la chair de poule : à 76 ans, les policiers le trouvent mort dans la rue et, le prenant pour un sans-abri parce qu’il est vêtu comme un pauvre, ne font pas l’effort de prévenir la famille. Son absence est remarquée juste à temps pour que sa dépouille évite la fausse commune et que son existence ne se perde dans le grand silence des hommes sans nom.

À partir des témoignages de ceux qui entouraient Henri – une sœur, deux neveux, des voisins, un barbier, un serveur de snack-bar –, le documentaire de M. Émond arrache la vie d’Henri à l’anonymat et raconte son existence minuscule, inconnue et sans histoire. Lui-même issu du cartier Hochelaga-Maisonneuve, M. Émond colore son film d’une teinte anthropologique bien dosée, en situant l’homme dans son milieu géographique et culturel, et en révélant du coup toute la force vive de sa langue.

Le film s’ouvre sur la narration ténébreuse de Pierre Falardeau, qui jette le spectateur, dès les premières minutes, dans le « cauchemar » auquel Henri a échappé de justesse. Une musique dramatique, des couleurs sombres et des jeux d’ombres présentent le destin d’Henri comme le triste échec d’un homme quelconque ou comme le drame d’une société urbaine impitoyable et inhumaine, selon le point de vue du spectateur.

Les témoins de la vie d’Henri le décrivent d’abord comme un homme excentrique, solitaire, marginal et un peu bizarre. Selon eux, sa vie détonnait par rapport aux valeurs de la société : il n’était pas très intelligent, vivait comme un pauvre, n’avait ni femme ni enfants, occupait des emplois vulgaires, ramassait et accumulait toutes sortes d’objets sans valeur ni utilité. Comme le dit sans détour un de ses neveux : « Ç’a a pas de femme, pas de char, c’est enfantillé total. »

À ce portrait, établi par des êtres qui s’estiment supérieurs, correspondent des séquences dramatiques, tantôt narrées par M. Falardeau, tantôt simplement doublées d’une musique lente et triste. Le caractère sombre du destin du personnage prend alors la forme d’une langue littéraire et d’une voix basse, posée et sérieuse, qui contraste radicalement avec le joual, le naturel et l’humour des témoignages. Ces séquences montrent un homme de dos, qui marche seul dans la rue en bottant une boîte de conserve, sans destination, visiblement. Il est transparent.

Ce regard sur Henri et son mode de vie est toutefois progressivement nuancé. À la pesanteur dramatique des séquences narrées par M. Falardeau s’opposent la fraîcheur, la spontanéité et la bonhomie des témoignages, qui métamorphosent peu à peu le ton du discours sur Henri. Lorsque les proches d’Henri décrivent sa personnalité ou racontent des anecdotes, ils sourient et rient de bon cœur, si bien qu’on s’aperçoit qu’Henri était une présence positive et agréable dans le quotidien de ceux qui l’entouraient. On comprend finalement que sa situation était moins triste que ne laisse paraître son statut social, puisque tous  le décrivent comme un homme heureux et sans souci.

La dignité du personnage est également mis en évidence dans les séquences mettant en scène une artiste, qui travaille à l’élaboration d’un monument à Henri et à « la sorte de personne qu’il était ». Le documentaire suit le travail de recherche et de production de ce monument, que l’artiste choisit d’exposer dans la rue. La simplicité et la solitude représentées par ce monument ne pourraient trouver un meilleur environnement que cette douce journée d’hiver, qui recouvre silencieusement le souvenir d’Henri d’une fine couche de neige.

Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces fait le portrait touchant d’un homme quelconque mais unique. En donnant à voir la dignité humaine à travers la faiblesse et la pauvreté, il nous rappelle, sans l’ombre d’une trame moralisatrice, l’empire de l’humilité sur l’orgueil, de la simplicité sur l’opulence.

Henri Turcotte et M. Émond fréquentaient le même salon de barbier, mais ne se sont jamais rencontrés. On peut regarder l’entretien entre M. Émond et M. Rivard en suivant ce lien, et on peut emprunter une copie du documentaire à la bibliothèque nationale du Québec à Montréal.