En forme de femme

Lecture: Le goût de courir d’Antoine de Gaudemar

6 Commentaires

Je referme à l’instant un petit livre que j’ai dévoré comme un assortiment de chocolats surfins : Le goût de courir (2011, Mercure de France). Il s’agit d’une anthologie préparée par le journaliste et cinéaste Antoine de Gaudemar, qui rassemble des textes sur la course et ses héros depuis Hérodote jusqu’à Joyce Carol Oates, en passant par Jean-Jacques Rousseau et Lewis Carroll.

On apprend, notamment, que le célébrissime premier marathonien, Philippidès, aurait en fait été un ultra-marathonien, puisqu’il aurait parcouru 250 kilomètres en 36 heures. Et il n’en serait pas mort. On apprend aussi qu’au stade d’Olympie, qui faisait 192 mètres très exactement, les athlètes grecs couraient entièrement nus.

Dans ce petit bijou d’anthologie, quelques textes font sourire, comme la scène du Émile ou de l’éducation de Rousseau, dont voici un extrait :

Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c’est pour être atteintes. La course n’est pas la seule chose qu’elles font maladroitement, mais c’est la seule qu’elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter. (p. 30)

D’autres font sourciller, comme celui de Jean Baudrillard :

« I did it! » soupire le marathonien épuisé en s’écroulant sur la pelouse de Central Park.

I DID IT!

Le slogan d’une nouvelle forme d’activité publicitaire, de performance autistique, forme pure et vide et défi à soi-même, qui a remplacé l’extase prométhéenne de la compétition, de l’effort et de la réussite. […]

Le marathon est une forme de suicide démonstratif, de suicide publicitaire : c’est courir pour montrer qu’on est capable d’aller au bout de soi-même, pour faire la preuve… la preuve de quoi? Qu’on est capable d’arriver. (p. 107)

La « course à la Comitarde », dans Alice au pays des merveilles, nous rappelle la nature profondément ludique de la course, et les très spirituelles Notes et maximes sur le sport de Jean Giraudoux sont tout simplement délicieuses :

La piste est l’image de l’infini, sur lequel chaque coureur découpe sa distance favorite. […]

J’aime couper de sprints ma marche vers la mort. […]

Ce n’est pas les uns après les autres que courent les coureurs à pied. La preuve, c’est que jamais il ne leur vient l’idée de toucher ceux qu’ils rattrapent. (p. 99)

Antoine de Gaudemar a divisé son anthologie en trois parties : la première fait état de la course à travers les âges, la deuxième raconte la vie de ses héros, la troisième s’intéresse à la course comme métaphore. S’y côtoient les points de vue des spectateurs et des sportifs, des sprinteurs et des marathoniens, des amoureux et des détracteurs. Je ne saurais reprocher à ce bouquet de textes que d’être trop court; j’en aurais pris plus et pour plus longtemps. Certains titres sont déjà dans ma bibliothèque, d’autres s’y ajouteront bientôt sans aucun doute. Je vous le recommande chaleureusement si vous avez… le goût de courir.

Le goût de courir, textes choisis et présentés par Antoine de Gaudemar, Paris, Mercure de France, coll. « Le petit Mercure », 2011, 134p.

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6 réflexions sur “Lecture: Le goût de courir d’Antoine de Gaudemar

  1. Merci pour le beau compte-rendu de cet ouvrage ! La course a inspiré bien des auteurs.

  2. Effectivement, c’est un excellent compte-rendu qui nous donne aussi le goût de lire! Tu écris vraiment bien, Sonia.

  3. Ce livre se promène aussi dans ma maison et mon sac depuis un moment. Tu me donnes envie de tout lire, jusque là je n’ai que musarder dedans. Le texte de Baudrillard m’a particulièrement interpellée. Il dit des choses assez justes, je crois, et pas forcément glorieuses pour les coureurs, mais en même temps il passe à côté de tout une dimension du marathon, et de la course à pied en général. Tout ce qui la précède et l’entoure, toute la richesse intérieure et la richesse sociale qu’elle produit, tout ce qui ne se trouve pas entièrement précipité dans le marathon. Il faudrait faire l’exercice d’essayer de deviner si les auteurs sont des coureurs ou des non-coureurs. Ce serait amusant, non? À mon avis, Baudrillard n’a jamais couru de sa vie.

    • Je doute fort que Baudrillard ait couru en effet. J’imagine qu’il faudrait que je lise son extrait en contexte pour mieux saisir la profondeur de son propos (que je connais assez bien, cela dit). Mais je trouve que tu as tout à fait raison sur la faille de son jugement, à savoir que le marathon c’est bien plus que le marathon. Il y a quelque chose de l’ordre de la communion (des valeurs) dans un événement comme le marathon; ce n’est pas rien. Et personnellement, je ne vois pas le mal à faire la preuve qu’on existe. Dans le monde d’aujourd’hui, ce genre d’impulsion me semble inévitable.

  4. Pingback: Deux livres sur la course à pied

  5. Ton article me donne envie d’en lire plus ! 🙂 Ça à l’air d’être vraiment très bien ce livre. Merci Sonia.

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