En forme de femme

Lecture: Arvida de Samuel Archibald

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Arvida de Samuel Archibald appartient à la catégorie des œuvres inclassables, moins parce que l’auteur a choisi la peu commune appellation générique des « histoires » que parce qu’elle tient ensemble des univers non contigus. On y trouve des histoires de pêche (qui sont en fait des histoires de chasse), des histoires de gars, des histoires d’amour manqué ou trop accompli, des histoires de fillettes violées et de garçons finauds, des histoires à propos de ceux qui les racontent et surtout, des histoires de famille – celles qu’on chérit, celles qu’on subit et celles qu’on s’invente.

Création à la fois cohérente et composite, originale mais d’une étrange familiarité, Arvida semble provenir d’un esprit qui se livre en même temps qu’il se défile. Si l’auteur se met en scène dans trois récits qui encadrent l’ensemble et qui retracent son destin d’écrivain, ce n’est, semble-t-il, que pour mieux s’effacer derrière les voix des autres. Quelques pages suffisent à révéler le pouvoir d’enchantement de cette narration sans orgueil, marquée par l’oralité et ce qu’on pourrait appeler, le plus simplement du monde, le plaisir de conter. En passant d’un narrateur à l’autre, M. Archibald s’amuse – on le sent – à explorer différents registres de la langue et de l’art du récit. Le déséquilibre stylistique qui en résulte aurait pu, chez un autre, trahir l’immaturité d’une vision ou une ambition forcée. Ici, il traduit plutôt un sujet : la communauté.

Ville industrielle érigée au début du vingtième siècle pour la production d’aluminium, Arvida est engloutie deux fois plutôt qu’une par des fusions municipales. De tous les fantômes qui hantent les histoires de ce livre, Arvida est le plus beau et le plus triste. C’est dans la version mythique de cette ville que « régnait en songe » la famille du narrateur, alter ego de l’auteur, et c’est là aussi que se font et se défont les mailles des souvenirs. Les personnages n’habitent pas tous Arvida au même moment, mais ils forment une sorte de communauté imaginaire. Nadia, à qui l’on a transmis les meilleures recettes de la famille et de la paroisse, incarne ce tissus social à la fois vivant et spectral : « Nadia était devenue une cuisinière formidable, hantée par le fantôme de dizaines de femmes qu’elle n’avait jamais connues. » La force de l’œuvre tient, au moins en partie, à cette synchronie des temps et des lieux, synchronie qui explique qu’une histoire comme « Jigai » puisse s’inscrire sans heurt dans l’ensemble. On peut même penser que « Jigai », qui raconte comment deux japonaises transforment la mutilation du corps en art, fonctionne comme une mise en abyme du livre entier, puisqu’elle décrit les lieux et les êtres selon différents points de vue, que le temps et le cœur altèrent à leur manière.

L’humour – rire gras et ironie sagace – est convaincant de la première bouchée de May West à l’épiphanie du jeune écrivain, en passant par les chemins sinueux du Nord et ceux, plus violents, qui mènent un couple au divorce. Le drame – appelons-le comme cela – n’est jamais ampoulé et contient juste ce qu’il faut d’ambiguïté quant au rôle joué par la fatalité et le hasard dans la vie des personnages. Ces qualités auraient suffi à composer un excellent livre, mais M. Archibald a aussi trouvé le moyen de planter et de préserver le mystère dont son alter ego redoute tant la destruction. Raconter une histoire, affirme-t-il, quelques paragraphes avant le point final, c’est « déjà en bazarder le pouvoir de fascination ». Dans Arvida, le mystère prend le plus souvent la forme d’un fantôme. Mais si le réalisme rabat ces apparitions au niveau de l’entendement, la possibilité même d’une coexistence de la vie et de la mort, du présent et du passé, de l’ici et de l’au-delà exerce son effet mystificateur. Qui était cette femme aperçue au bord de la Cabot Trail?

Des univers non contigus d’Arvida ressortent, comme vainqueurs de la violence du monde, les mêmes indéfectibles liens d’amour : les âmes sœurs, les copains, la famille. C’est pour cette raison qu’en refermant le livre, on garde avec soi quelques images effrayantes mais surtout un sentiment de fraternité qui nous fait aimer notre sœur un peu plus et le sourire de notre grand-mère encore davantage. Qu’ils soient durs ou beaux, qu’on ait eu le temps de les polir ou non, Arvida nous donne envie d’aimer nos souvenirs. Un livre qu’on ne peut lire qu’une seule fois, et c’est peut-être la plus grande qualité qui soit.

Samuel Archibald, Arvida, Le Quartanier, 2011, 315 p.

*En lice pour le Prix littéraire des collégiens 2012 et sur la liste préliminaire du Prix des libraires du Québec 2012.

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Une réflexion sur “Lecture: Arvida de Samuel Archibald

  1. Bien dit Sonia. Ce que j’ai aimé d’Arvida est que, même si je ne viens pas de cette petite ville du Nord, je sens que j’ai un lien avec certaines de ces histoires. Peut-être c’est le fait que je viens aussi d’une petite ville, mais j’ai l’impression que j’aurais pu raconter des histoires comme celles de Samuel (moins bien, mais pas moins intéressantes!)

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