En forme de femme

Lecture : L’homme blanc de Perrine Leblanc

2 Commentaires

On trouve dans la littérature d’innombrables personnages d’artistes. Des écrivains, surtout, des peintres et des musiciens aussi. Les clowns, comme les danseurs, sont plus rares. Victor Hugo, Heinrich Böll et Günter Grass en ont inventé de fameux, mais il semble que le cirque, art du corps et des classes populaires, compose avec une ambiguïté essentielle qui effraie les écrivains.

Perrine Leblanc, dans son premier roman intitulé L’Homme blanc (Le Quartanier, 2010), a imaginé un personnage qui transforme l’expérience déshumanisante des camps de travail en URSS en grimaces et en numéros comiques. Il s’appelle Kolia et il est clown blanc, un métier qui ne lui est pas venu comme une vocation d’illuminé, mais au terme d’un travail soutenu et d’études studieuses. Un art, appris et rodé au fil des ans, pratiqué avec l’honnêteté du prestidigitateur.

L’histoire de Kolia n’est pas banale. Il naît dans un camp de travail en Sibérie et jusqu’à l’âge de 16 ans, sa survie repose sur un mélange de chance et de circonstances. Son tempérament discret et son incroyable capacité à évaluer les situations lui permettent de ne pas se faire remarquer et de s’attirer assez peu d’ennuis. La chance, « qui remplaçait Dieu au camp », le fait échapper aux statistiques, qui condamnent la majorité de ses semblables à mourir dans l’année suivant leur arrivée au camp. La bonne foi, celle des autres surtout, le fait passer à côté de son destin.

Entre l’enfance dans le goulag et l’âge de raison dans la Russie libérée et modernisée, la vie de Kolia se décline en rencontres humaines, qui le guident sur les chemins de l’art. Au camp, il y a Iossif, qui un soir se glisse dans sa couche pour réchauffer son corps et son âme, dont il ne connaissait pas jusque là l’existence : « l’âme […] était une histoire de grand-mère beaucoup trop compliquée que personne n’avait raconté à Kolia. » Il lui apprend à lire et à écrire, sa langue maternelle et le français, il lui apprend à douter, à apprécier les œuvres d’art, mais surtout il lui fait découvrir sa force intérieure. Alors qu’il est encore sous l’autorité du froid du Grand Nord et des gardiens du camp, Iossif lui fait même découvrir ce qu’il sait du monde extra-muros et de la liberté.

Il y a aussi Tania, dont la situation permet de procurer à Kolia ici une pièce d’identité, là une paire de chaussures féminines, qu’il peut ensuite échanger pour des livres ou des magazines français. Il y a Pavel, du célèbre duo Bounine, qu’il rencontre par hasard et qui l’aide à faire son entrée à l’école du cirque, et bien sûr Bounine lui-même, maître d’abord et collègue ensuite, qui lui fait la faveur ultime de le sortir de prison lorsqu’on l’y jette. En lui ouvrant les portes du monde du cirque, et c’est peut-être là le plus important, Bounine lui donne des raisons de « rêver, parce que c’est gratuit et permis ».

Parmi les clowns, les funambules et les autres artistes et sportifs aux talents exceptionnels, Kolia développe son art et crée des liens. « Il y avait là, pour qui n’était pas difficile, une famille. » Pour divertir et faire rire dans l’URSS sous haute surveillance, Kolia sait établir tout au long de sa carrière le fragile mais nécessaire équilibre entre expression et prudence. Comme son maître Bounine, il parvient parfois sur la piste à une « victoire personnelle sur le système punitif », notamment dans l’épisode du chapitre « Combustion », où il monte avec sa collègue Ioulia un numéro dans lequel ils brûlent des livres, qui sont en fait des cahiers blancs, des livres « pas encore écrits ».

Exempt de pathos, juste dans son ton et fort de ses images, le roman de Perrine Leblanc envoûte et dérange, tant la violence et la beauté y dansent du même pas. Il s’agit d’une première œuvre surprenante, qui maîtrise l’art de l’intrigue comme celui du style, et qui donne à lire une page de l’histoire du XXe siècle avec plus de vie que n’importe quel ouvrage scientifique. Une lecture convaincante, qui selon moi vaut la peine. Pas seulement selon moi, pour tout dire, puisque le roman est lauréat du Grand Prix du livre de Montréal 2010 et du Prix du Gouverneur Général 2011, et qu’il a aussi gagné le Combat des livres 2011 à l’émission de Christiane Charrette.

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2 réflexions sur “Lecture : L’homme blanc de Perrine Leblanc

  1. Je l’avais quelque part dans ma liste -À lire-, mais le voilà maintenant qui trône!

    Très intéressante ta critique… Merci!

  2. Une très belle critique Sonia! J’ai beaucoup aimé l’Homme Blanc: il donne espoir, un peut comme le coureur Emile d’Echenoz.

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