En forme de femme

Bonheur inc.

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Reflections

Image by kevindooley via Flickr

Au coeur fragile de mon adolescence, ma mère eût la bonne idée de me faire lire  À 10 kilos du bonheur. L’obsession de la minceur. Ses causes. Ses effets. Comment s’en sortir (Éditions de l’Homme, 1991) de Danielle Bourque. Bien que cette lecture soit lointaine, j’en garde un souvenir très vif. Mme Bourque montre par des raisonnements clairs et honnêtes (1) comment l’image de la femme qui circule dans les médias et dans l’imaginaire social est déformée et inatteignable, (2) pourquoi les régimes et les comportements alimentaires comme l’anorexie ou la boulimie sont d’une inefficacité accablante et souvent d’un grand danger, (3) le poids exercé par (1) et (2) sur l’équilibre psychologique et l’estime de soi.

Pour illustrer la manière avec laquelle les jeunes filles grandissent en se faisant une idée complètement irréaliste du corps de la femme, Mme Bourque place côte à côte la photographie du corps d’une femme moyenne (disons 5’5″, 130 lbs) et celle d’une réplique « grandeur nature » de Barbie. Je me souviens encore de la difformité de la poupée, une fois comparée à une « vraie » femme. C’était choquant.

Pour expliquer les risques liés aux diètes yo-yo, à l’anorexie et à la boulimie, elle explique dans un langage A + B, chiffres à l’appui, quelles sont les réactions du corps à la famine et comment, sur la longue durée, elles peuvent être  dommageables pour tous les organes vitaux. C’est ainsi que j’ai appris que si l’on mange trop peu, le coeur finit par cesser de battre. Une évidence, me direz-vous. À 14 ans, c’était loin de l’être, et je n’ai pas pris cet enseignement à la légère.

Savoir que les médias exercent une pression sur les femmes ne permet pas d’y échapper; savoir que l’image de la femme qui circule dans l’imaginaire social est déformée n’empêche pas de s’y comparer. À mon avis, la pression et la comparaison sont inévitables. Je crois cependant que ce savoir peut aider à comprendre l’insatisfaction (et parfois la détresse) ressentie à l’égard de son corps, à rationaliser les malices de l’estime de soi et, surtout, à jeter un regard critique sur les moules, les préjugés, les images. Des outils pour le combat, quand il se pointe à notre porte.

Tous les parents devraient mettre ce bouquin entre les mains de leur adolescente – question de santé, physique et mentale – pour qu’elle comprenne que 10 kilos en moins ne font pas le bonheur.

10 kilos en moins ne font pas le bonheur, pas plus qu’une ou deux tailles de jeans en dessous, quelques centimètres aux biceps en plus, des minutes retranchées à la dernière course ou un zéro additionnel au salaire annuel. L’objectif, quel qu’il soit, ne fait pas le bonheur.

Dans l’édition de mars 2010 du New Yorker, Elizabeth Kolbert signait un article intitulé « Everybody Have Fun », dans lequel elle présentait les plus récentes études sur le bonheur. Saviez-vous, au fait, que le bonheur fait l’objet d’études sérieuses, universitaires et subventionnées, notamment dans les domaines de la sociologie et de la psychologie? Partout dans le monde, les chercheurs s’intéressent à ce qui fait de nous des gens heureux ou moins heureux. Mais ne vous réjouissez-vous pas trop rapidement: personne n’a encore trouvé la recette.

L’article de Kolbert fait état de recherches qui ont abordé le problème de manières variées. Plusieurs se sont intéressées aux différences entre les milieux riches et les milieux pauvres, mais d’autres avenues ont aussi été explorées. La vie avant et après avoir gagné à la loto, par exemple, a été scrutée du point de vue du bonheur relatif – le bonheur se mesure mal de manière empirique. Des études ont été menées afin d’évaluer le bonheur au seuil de la vie adulte et plus tard dans la période de maturité. Ce sont quelques exemples, il y en a d’autres.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que le bonheur n’est ni à la hausse ni à la baisse. En réalité, la cote du bonheur est stable, dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire dans la plupart des pays du monde et depuis longtemps.

Since the early seventies, the percentage of Americans who describe themselves as either « very happy » or « pretty happy » has remained virtually unchanged. Indeed, the average level of self-reported happiness, or « subjective well-being, » appears to have been flat going all the way back to the nineteen-fifties […]

On pourrait croire que dans les pays sous-développés, où les gens luttent pour leur survie, le niveau relatif de bonheur est plus bas que dans nos sociétés ouatées. Il l’est, mais très peu. Plusieurs hypothèses ont été proposées pour expliquer comment tant d’inégalités peuvent mener des gens de générations, de classes sociales et d’origines différentes à se dire à peu près également heureux.

L’hypothèse la plus plausible, jusqu’ici, est celle de la phénoménale capacité d’adapation de l’être humain. Ainsi, si la situation finacière d’une famille s’améliore ou se déterriore, ses memebres trouveront, au bout d’un moment, le moyen de s’adapter. Les exigences envers la vie, pour le dire autrement, changent selon les moyens, qu’ils soient financiers, physiques ou psychologiques.

Cela n’explique-t-il pas pourquoi nous avons rarement le sentiment d’être vraiment arrivé au but? Et pourquoi, si seulement on parvient à l’atteindre, un autre renaît immédiatement de ses cendres? Dans ce cas, vaut mieux cueillir le bonheur sur la route, si nous savons qu’il ne nous attend pas au bout du chemin.

Danielle Bourque, À 10 kilos du bonheur. L’obsession de la minceur. Ses causes. Ses effets. Comment s’en sortir, Montréal, Éditions de l’Homme, 1991, 232p.

Elizabeth Kolbert, « Everybody Have Fun », The New Yorker (March 22, 2010), p. 72-74.

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3 réflexions sur “Bonheur inc.

  1. Fabuleux message…
    Le Bonheur, le plaisir, le désir ce sont tous des émotions que nous convoitons, que nous chérissons, mais en fait
    « Le Bonheur ne se décrète pas, ne se convoque pas, mais se cultive et se construit peu à peu, dans la durée. »
    La dernière phrase est tirée du livre de Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur. Que je suggère fortement.
    http://www.matthieuricard.org/index.php/publications/happiness/
    Le bonheur régit vraiment toutes les sphères de notre vie, et nous ne prenons pas toujours les bons chemins ni les bonnes méthodes pour y parvenir…
    Chaque actes que nous accomplissons dans nos vies, est dans le but d’améliorer notre sort, atteindre un bien être élevé, d’être heureux!
    Faire du sport pour être en forme, en shape, etc, avoir plus d’argent, faire des régimes drastiques, avoir de beaux vêtements, vouloir acquérir de nouvelles compétences, de nouvelles entreprises, tout, tout, tout, nous faisons tout pour le bonheur!
    Mais en fait, c’est quoi le bonheur? 😉

  2. Un texte excellent, comme d’habitude, Sonia. Tout ce que tu dis ici est digne de discussion et de réflexion, et ta conclusion est simple mais vraie–il vaut mieux penser au bonheur non comme but, mais comme élément de nos vies quotidiennes.
    Et puis, bien sûr, que faire de cette question de la création de l’image du bonheur que nous voyons tous les jours à la télévision, dans les médias, etc.- tout ce qu’il faut être afin d’être content- si l’on se laisse souscrire à ces idées, le bonheur devient impossible.

    • Chaque élément de ce petit texte mériterait en effet d’être largement développé. Ce n’est pas un objet de réflexion simple et je continuerai à y réfléchir (quelque chose comme toute ma vie…) Tu soulèves un point très intéressant – essentiel, même -, à savoir l’image que la société (et les médias en particulier) nous renvoit de ce que devrait être le bonheur comme un tout est inatteignable (être belle et mince, riche, populaire, se tenir en haut de l’échelle sociale et professionnelle, etc.) C’est un sacré contrat, quand on y pense. Et on ne se doute pas que ceux qui atteignent (en apparence) cet « idéal » sont souvent gonflés à l’anxiété et loin de se sentir bien dans leur peau.

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