Lecture: Le goût de courir d’Antoine de Gaudemar

Je referme à l’instant un petit livre que j’ai dévoré comme un assortiment de chocolats surfins : Le goût de courir (2011, Mercure de France). Il s’agit d’une anthologie préparée par le journaliste et cinéaste Antoine de Gaudemar, qui rassemble des textes sur la course et ses héros depuis Hérodote jusqu’à Joyce Carol Oates, en passant par Jean-Jacques Rousseau et Lewis Carroll.

On apprend, notamment, que le célébrissime premier marathonien, Philippidès, aurait en fait été un ultra-marathonien, puisqu’il aurait parcouru 250 kilomètres en 36 heures. Et il n’en serait pas mort. On apprend aussi qu’au stade d’Olympie, qui faisait 192 mètres très exactement, les athlètes grecs couraient entièrement nus.

Dans ce petit bijou d’anthologie, quelques textes font sourire, comme la scène du Émile ou de l’éducation de Rousseau, dont voici un extrait :

Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c’est pour être atteintes. La course n’est pas la seule chose qu’elles font maladroitement, mais c’est la seule qu’elles fassent de mauvaise grâce : leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sans sauter. (p. 30)

D’autres font sourciller, comme celui de Jean Baudrillard :

« I did it! » soupire le marathonien épuisé en s’écroulant sur la pelouse de Central Park.

I DID IT!

Le slogan d’une nouvelle forme d’activité publicitaire, de performance autistique, forme pure et vide et défi à soi-même, qui a remplacé l’extase prométhéenne de la compétition, de l’effort et de la réussite. […]

Le marathon est une forme de suicide démonstratif, de suicide publicitaire : c’est courir pour montrer qu’on est capable d’aller au bout de soi-même, pour faire la preuve… la preuve de quoi? Qu’on est capable d’arriver. (p. 107)

La « course à la Comitarde », dans Alice au pays des merveilles, nous rappelle la nature profondément ludique de la course, et les très spirituelles Notes et maximes sur le sport de Jean Giraudoux sont tout simplement délicieuses :

La piste est l’image de l’infini, sur lequel chaque coureur découpe sa distance favorite. […]

J’aime couper de sprints ma marche vers la mort. […]

Ce n’est pas les uns après les autres que courent les coureurs à pied. La preuve, c’est que jamais il ne leur vient l’idée de toucher ceux qu’ils rattrapent. (p. 99)

Antoine de Gaudemar a divisé son anthologie en trois parties : la première fait état de la course à travers les âges, la deuxième raconte la vie de ses héros, la troisième s’intéresse à la course comme métaphore. S’y côtoient les points de vue des spectateurs et des sportifs, des sprinteurs et des marathoniens, des amoureux et des détracteurs. Je ne saurais reprocher à ce bouquet de textes que d’être trop court; j’en aurais pris plus et pour plus longtemps. Certains titres sont déjà dans ma bibliothèque, d’autres s’y ajouteront bientôt sans aucun doute. Je vous le recommande chaleureusement si vous avez… le goût de courir.

Le goût de courir, textes choisis et présentés par Antoine de Gaudemar, Paris, Mercure de France, coll. « Le petit Mercure », 2011, 134p.

11 février 2012 at 09:07 6 commentaires

Des fleurs au suivant

Depuis quelques semaines circulent les Liebster Blog Awards un peu partout dans la blogosphère. Les blogueurs qui reçoivent le prix sont invités à en attribuer cinq à leur tour, pour passer au suivant et multiplier l’amour à la vitesse grand V. C’est le bon vieux principe de la chaîne de lettre, mais sans la menace d’années malheureuses qui pèse sur celui ou celle qui n’aurait pas l’intention d’enchaîner – doux souvenirs, doux souvenirs. À ce jeu, les lecteurs sont les véritables gagnants, puisqu’ils découvrent des nouveaux blogueurs via ceux qu’ils lisent et apprécient déjà.

Une femme en santé m’a remis ce prix cette semaine, et je l’en remercie encore une fois. Je me prête à l’exercice à mon tour, puisqu’il s’agit d’une belle occasion de lancer des fleurs sans pot dans l’univers. S’ils le souhaitent, les cinq blogueurs que j’ai choisis pourront faire de même.

Je ne peux faire autrement que de commencer par Emilie, qui écrit depuis plusieurs années déjà I Came to Run. J’ai rencontré Emilie durant l’été 2007, où nous vivions et courrions ensemble sous le ciel de la Provence. Le premier Runner’s World que j’ai lu était le sien. C’est elle qui a planté la graine du marathon dans mon esprit, c’est elle qui a trouvé mon premier plan d’entraînement en vue de ma première course sur route (le marathon de Philadelphie), et c’est avec elle que j’ai couru ladite course – enfin presque, puisqu’elle a fini bien avant moi. Le blogue d’Emilie n’est pas quelconque. Elle aborde différents sujets qui touchent la santé et l’image de soi d’un point de vue à la fois universel et très pointu. Que ce soit pour critiquer la représentation du corps dans les médias, pour faire le point sur sa pratique sportive ou pour raconter les hauts et des bas qu’implique le rétablissement d’un trouble alimentaire, son propos est lucide et d’une renversante authenticité.

C’est avec grand plaisir que je lis depuis plus d’un an le blogue de Patricia, Mieux vaut courir Les billets de Patricia suivent les mouvements d’une pensée qui se fait, erratique et parfois composite, et rendent merveilleusement l’essence même de la course de fond, qui est une pratique terre-à-terre et méditative. J’admire tout particulièrement l’impétuosité qui se dégage de ses réflexions. Pour la femme prudente (à l’excès) que je suis, elle est une grande source d’inspiration.

Le blogue de Luc, Training for Boston, est un autre de mes préférés. Voilà un coureur-blogueur qui a devant lui un objectif clair (la qualification pour le marathon de Boston) et qui nous tient au courant. Ses billets regorgent de chiffres et de détails techniques qui sont toujours présentés de manière passionnante, et souvent ils sont aussi plein d’humour et de photographies. Luc est un sportif dont l’enthousiasme contagieux est hautement recommandable.

Si vous ne connaissez pas le blogue de Phine, Les Feux mollets, surtout, ne le visitez jamais. Mais non, c’est une blague. Parlant de blagues, Phine en fait d’excellentes, elle. Son esprit est vif et sa plume a du génie, mais ses propos ne sont pas toujours pertinents. C’est ce qui fait d’ailleurs son charme.

Mon cinquième blogue chouchou est celui de François, Courir pour exister, et ce n’est pas seulement pour son titre particulièrement poétique. François est un coureur d’expérience. Il a couru son premier marathon l’année de ma naissance, c’est tout dire. Les premiers billets du blogue racontent, une année à la fois, 32 ans de course et 74 marathons, mais depuis l’automne dernier, François décrit « en temps réel » sa préparation méthodique pour les événements auxquels il participe. Il relate aussi les exploits de ses amis coureurs, qui sont aussi expérimentés et inspirants que lui, et qui me font rêver de pouvoir dire un jour que je cours depuis 30 ans.

Je m’en veux déjà de m’arrêter ici, mais j’aurai certainement l’occasion de parler des autres blogueurs que je lis avec grand plaisir chaque fois qu’ils pondent un billet. Nul besoin de prix pour cela.

3 février 2012 at 00:43 10 commentaires

Simplicité

Le ciel du Québec nous est tombé sur la tête en textures variables toute la journée de vendredi. La pluie, la pluie verglaçante, la grêle et la neige s’alternaient dans le désordre complet, comme si Dame Nature n’était vraiment plus sûre de rien. Dès mon réveil, samedi matin,  j’ai jonglé avec l’idée de faire ma petite course de 5 Km en salle, bien au sec et sur la surface plus-que-parfaite du tapis roulant. J’allais prendre place dans la voiture pour m’exécuter, vers 21 heures, quand j’ai finalement décidé de faire cette sortie à l’air frais. Le temps était doux et la soirée calme, tant pis pour l’hiver qui ne donne pas de répit.

J’aurais manqué tout un spectacle, si j’avais ignoré mon élan de dernière minute. Mon cartier est à l’ombre de grands arbres matures qui, après avoir été recouverts de glace et de neige, formaient dans le soir un paysage féérique. J’ai couru le long de la rue principale au milieu des branches de cristal et des conifères pleureurs, tout simplement heureuse d’être là où j’étais.

Ma montre GPS s’est éteinte avec sa pile avant que je n’atteigne 500 mètres. J’ai d’abord été irritée par ce détail, mais je me suis rapidement ravisée : même si je ne pourrais tirer de cette course aucune donnée précise sur la distance, le temps, mes fréquences cardiaques ou mon allure, et même si elle ne laisserait dans ma montre et dans mon ordinateur aucune trace, je savais déjà qu’elle serait mémorable. Le souvenir d’un moment d’enchantement vaut parfois la peine d’être cueilli en toute simplicité.

C’est d’ailleurs sous le signe de la simplicité que progresse l’ensemble de mon entraînement depuis le début de l’année. J’arrive à la fin du premier tiers de mon programme d’hiver, dont l’objectif est d’élever mon kilométrage hebdomadaire à 40 Km/semaine. L’endurance fondamentale est ma seule préoccupation. Le travail en intensité ne me manque pas, même que j’apprécie tout particulièrement de n’avoir que la distance comme contrainte dans les conditions hivernales qui sont les nôtres. Je roule mes kilomètres et j’avance, tout simplement.

Même scénario sur mon tapis. Le studio de yoga que je fréquentais depuis l’été a fermé ses portes après Noël, j’ai donc profité d’une promotion pour me procurer un abonnement annuel illimité au site Yogadownload.com. Pour moins de 60$, je peux maintenant télécharger toutes les pratiques de yoga offertes, choisir celle qui sied à mon humeur et à ma forme du jour, et dérouler mon tapis à la maison, à l’heure qui me convient et pour une durée que j’ai choisie. Cela veut peut-être dire que là où je pourrais repousser mes limites en classe, je m’en tiens à ce qui est plus confortable, mais je vis bien avec cette paresse relative, qui me semble saine périodiquement. Nul besoin de me dépasser 365 jours par année. Je reconnais la valeur des choses faites sans exploits.

Pendant que je travaille ainsi mon endurance fondamentale, il me semble tout naturel de rechercher un état d’esprit plus posé, à l’écart de l’énergie explosive qui accompagne la préparation à une performance. Qui sait? Peut-être cet état d’esprit, une fois atteint ici, débordera là, dans d’autres sphères de ma vie. J’y crois.

« Our life is frittered away by detail. […] Simplify, simplify, simplify! » – Henry David Thoreau, Walden

29 janvier 2012 at 20:51 3 commentaires

Je veux bien

Deux forces s’opposaient en moi cette semaine durant mes heures de travail. Dans le coin droit, un combattant cynique et un brin méchant, avec sa bonne vieille rengaine : « À quoi bon? Tu n’y arriveras pas. Et si tu y arrives, ce sera tout au plus médiocre. » Dans le coin gauche, un rival optimiste et posé, avec ses arguments rationnels habituels : « N’abandonne pas. Prend les choses une à la fois et tu viendras à bout de réussir. Comme toujours. »

Le mois de janvier se fait rude au boulot. Rien n’avance comme je le voudrais et mon esprit se disperse en mille lieux.

Lorsque je prends l’air pour mes kilomètres quotidiens, je goûte pleinement le privilège d’avoir la course comme thérapie. Pas seulement pour me dépenser ou pour me distraire ou pour tout oublier, mais aussi pour donner une cohérence et un horizon aux jours qui passent. Écrire une thèse, c’est donner des grands coups de sabre dans le vide durant des mois qui se multiplient, pour s’apercevoir un jour que quelqu’un reçoit les coups et que tout est fini. En suivant un plan d’entraînement et en me préparant pour une compétition, j’ai le sentiment de structurer le grand terrain vague dans lequel je me promène les yeux fermés depuis des années.

Mais en fait, j’ai plutôt tord. C’est ce que j’ai compris cette semaine au beau milieu d’une pratique de yoga. Le professeur a dit : « Yoga is a process. » Respectez votre situation actuelle, a-t-elle continué. Oubliez celle dans laquelle vous croyez devoir vous trouver. Embrassez votre situation et sa place dans le processus. La raison pour laquelle cette évidence m’a été révélée alors que j’avais la tête en bas m’échappe, mais j’imagine que cela a quelque chose à voir avec la décompression de ma colonne vertébrale.

Embrasser sa place dans le processus : je veux bien.

Je veux bien m’imaginer que, comme dans un roman où les retournements succèdent aux longueurs, toutes les étapes ont un sens. Je veux bien me dire que mon histoire aboutira et que ce n’est qu’une question de temps. Qu’il suffit de maintenir ma concentration et de miser sur mon endurance. La course m’a appris l’efficacité de cette méthode.

Dans What I Talk About When I Talk About Running, Haruki Murakami fait précisément cette comparaison. L’entraînement pour la course de fond et la pratique d’écriture requièrent selon lui le même équilibre entre la concentration et l’endurance:

If concentration is the process of just holding your breath, endurance is the art of slowly, quietly breathing at the same time you’re storing air in your lungs. […] Fortunately, these two disciplines – focus and endurance – are different from talent, since they can be acquired and sharpened through training. (78)

Je veux bien m’entraîner. De concentration et d’endurance, on ne peut jamais trop avoir.

21 janvier 2012 at 23:07 6 commentaires

Lecture: Nutrition, sport et performance de M. Ledoux, N. Lacombe et G. St-Martin

La plupart des livres sur l’alimentation qu’on trouve aujourd’hui dans les librairies sont, mis à part les livres de recettes, des méthodes pour perdre du poids. Avec un peu de chance, votre libraire tient une ou deux études sur l’éthique alimentaire ou sur la médecine préventive par l’alimentation. Je sais que les librairies sont des entreprises et que l’amaigrissement vend, mais s’il est impossible de trouver dans une section « Alimentation » un seul livre dont la perte de poids n’est pas le sujet, je ne peux m’empêcher de penser que le message qu’on m’envoie est celui-ci : « Oubliez les protéines et les glucides, l’eau et le fer. Ils ne vous concernent pas. Contentez-vous de monter sur le pèse-personne pour savoir si votre diète a besoin d’un makeover, et suivez les instructions s’il y a lieu. » Misère.

Sur l’alimentation, pourtant, j’ai encore beaucoup à apprendre. Mon « savoir » est comme une courtepointe inachevée aux contours irréguliers : il est composé de petits morceaux de provenances diverses qui ne sont pas tous biens piqués. Cela me titille, puisque dans la plupart des domaines de la vie, j’aime comprendre. Heureusement que j’ai déniché, en novembre dernier – mais dans la section « Sport » de la librairie, qu’on se le dise – un ouvrage sur l’alimentation extraordinairement bien fait. Au Québec, en plus. Il s’agit de Nutrition, sport et performance de Marielle Ledoux, Nathalie Lacombe et Geneviève St-Martin.

Divisé en six chapitres, Nutrition, sport et performance se présente à la fois comme un ouvrage de vulgarisation des grands principes de la nutrition et comme un guide alimentaire pour les sportifs. Ce livre s’adresse donc d’abord à ceux qui pratiquent un sport et souhaitent mieux adapter leur alimentation à celui-ci. Inutile d’être un athlète d’élite pour bénéficier de l’enseignement des trois nutritionnistes; tous les drogués aux endorphines ne manqueront pas d’y trouver leur compte.

Dans le premier chapitre, qui couvre la moitié du livre, on apprend (enfin) le rôle des protéines, des glucides, des lipides, de l’eau, des fibres, des vitamines et des minéraux dans le bon fonctionnement de la machine humaine. Les auteurs décrivent comment les nutriments sont transportés, absorbés, digérés et transformés, le tout sans jargon et de manière concrète. Les explications, limpides et toujours pertinentes, sont illustrées et égayées par des tableaux, des photographies et une belle mise en page. En plus du contenu « théorique », ce chapitre nous apprend à calculer nos besoins énergétiques et nos besoins en liquides, à manger avant, pendant et après l’effort, à évaluer nos carences potentielles, à manœuvrer quelques changements alimentaires bénéfiques et surtout, surtout, à comprendre ce qui se passe quand on se nourrit.

Le deuxième chapitre propose une liste des aliments essentiels à conserver dans le garde-manger et dans le réfrigérateur, des conseils pour faire l’épicerie à petit prix et pour bien manger sur la route et au restaurant. Le troisième chapitre décrit les enjeux nutritionnels de différents sports et suggère des stratégies alimentaires pour les compétitions. Un guide de portions (chapitre quatre), différents plans alimentaires (chapitre cinq) et des recettes (chapitre six) complètent l’ouvrage.

J’ai trouvé cette lecture pertinente de la première à la dernière page. J’ai sauté certains paragraphes et même quelques pages lorsque les auteurs élaboraient en profondeur des aspects qui ont peu d’importance à mon niveau athlétique : jamais je n’aurai besoin de calculer au gramme près ma consommation quotidienne de protéines ni au millilitre près ma consommation de liquide en compétition. Je ne pense pas non plus ressentir un jour le besoin de suivre à la lettre les plans alimentaires présentés par les auteurs, mais j’ai trouvé instructif de les consulter et de les comparer. C’est la beauté de l’ouvrage, en quelque sorte, de s’adresser à des jeunes espoirs olympiques comme aux sportifs amateurs. Un livre de référence incontournable.

Marielle Ledoux, Nathalie Lacombe, Geneviève St-Martin, Nutrition, sport et performance, Vélo Québec Éditions, 2009, 283 p.

15 janvier 2012 at 21:50 9 commentaires

Et je courais, je courais

Le petit nous a fait la vie dure samedi en entier. Cette nuit, il a peu dormi. Je me suis réveillée en peignoir dans son lit d’enfant, les jambes pliées n’importe comment et comme raides de n’avoir pu s’étirer des heures durant. J’ai dû tomber de sommeil près de lui en essayant de le rendormir.

La maison était fraîche et le ciel gris. Le café m’a à peine ranimée. Les huit kilomètres sur mon plan d’entraînement me paraissaient déjà longs et la simple idée de me jeter dans le froid avec un corps fatigué me faisait espérer que la journée s’efface du calendrier par un miraculeux tour de Terre.

Le temps était clément, pourtant. Je me suis habillée tranquillement, mécaniquement. À trop penser on oublie de bouger.

Je savais déjà qu’aucune guitare électrique ne saurait meubler mon petit voyage solitaire, que les motifs mélodiques accrocheurs et les coups de cymbales irriteraient mon esprit vaseux. Un seul refrain cynique m’aurait achevée. J’avais besoin pour déjeuner d’une tartine et de beauté.

La voix de Dietrich Fischer-Dieskau et la touche de Gerald Moore m’ont portée le long de huit kilomètres à la fois apaisants et toniques. Winterreise de Franz Schubert. Voyage d’hiver.

Alors que j’écoutais Die Post et que les « Mein Herz » paraissaient chantés rien que pour moi, les flocons sont apparus. Ils ne tombaient pas, ils papillonnaient. Dodus, je pouvais presque en voir les détails.

Et pendant que Dietrich Fischer-Dieskau me racontait l’histoire du courrier qui ne parvient pas au cœur malheureux, je revoyais les premières pages de Rusty Brown, une bande dessinée signée Chris Ware, qui prend les flocons de neige uniques et éphémères comme métaphore de la solitude.

J’aurais voulu réunir toute cette beauté en un seul moment que je n’aurais pu. Et je courais, je courais.

Die Post

Von der Strasse her ein Posthorn klingt.

Was hat es, dass es so hoch aufspringt,

Mein Herz?

Die Post bringt keinen Brief für dich.

Was drängst du denn so wunderlich,

Mein Herz?

Nun ja, die Post kömmt aus der Stadt,

Wo ich ein liebes Liebchen hatt’,

Mein Herz!

Willst wohl einmal hinübersehn

Und fragen, wie es dort mag gehn,

Mein Herz?

Résumé en français: Le cœur frémit lorsque sonne le cor du postillon. Et pourtant le malheureux sait bien qu’aucune lettre ne saurait l’atteindre, mais l’espérance ne veut pas encore mourir.

Le texte est de Wilhelm Müller, tel que fournit dans le livret d’enregistrement de 1972 chez Deutsche Grammophon.

8 janvier 2012 at 17:36 6 commentaires

Une belle histoire de glouton heureux

Lorsque j’étais encore une petite fille, vers la cinquième année je crois, j’ai décidé qu’il était temps de prendre mon alimentation en main et de préparer tous les jours de la semaine mon lunch pour l’école. On peut dire que l’alimentation me passionne depuis longtemps, même si en réalité, cela ne s’est pas passé exactement ainsi.

Je n’en pouvais plus d’être exclue des transactions alimentaires à l’heure du dîner. Entre mes camarades de classe s’échangeaient une barre Dipp enrobée de chocolat contre des biscuits Oreo, une croquette Vachon contre des mini-sandwichs Ritz au fromage ou un lait au chocolat contre une canette de Five-Alive. Dans ma boîte à lunch, il n’y avait rien pour négocier. Depuis la maternelle, elle contenait tous les jours la même chose : un sandwich jambon-moutarde, des bâtonnets de carotte, une boîte à jus bien ordinaire, une pomme et un yogourt. À mon grand désespoir, ma mère connaissait et appliquait le Guide alimentaire canadien. La variété n’était pas sa plus grande force, mais elle avait clairement choisi de nourrir son enfant correctement.

Je l’en remercie aujourd’hui, évidemment.

Sauf que dans ma tête d’enfant ingrat et purulent de désirs salés et sucrés, ç’en était assez. Un jour, en rentrant de l’école, je lui ai reproché de me préparer des lunchs ennuyeux et sans valeur sur le marché de la cinquième année. Elle m’a répondu candidement que si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à préparer mon lunch moi-même. C’est ce que j’ai fait dès le lendemain.

J’ai appris dans les semaines suivantes à préparer des sandwichs aux œufs et au thon, et j’ai même commencé à accompagner ma mère à l’épicerie pour varier un peu le contenu du panier – à condition, bien entendu, que les nouveaux aliments respectent le damné Guide et aussi le petit budget familial. Même si je n’ai jamais pu intégrer le marché alimentaire de ma classe, le contenu de ma boîte à lunch m’a paru, à partir de ce moment-là, beaucoup plus appétissant.

À l’école secondaire, pour pimenter mes repas du midi et me donner un peu de répit, j’ai fait une entente avec une copine. Un jour sur deux, nous préparions à notre tour un lunch pour deux. Si pour quelque raison nous manquions à la tâche – Oublié! Pas le temps! Frigo vide! – nous payions la cafétéria pour les deux. L’entente fut baptisée « les lunchs communautaires ». Notre manège a duré deux ans. Nous avions les mêmes goûts et nous mangions tous les jours ensemble.

Au collège, je me suis nourrie quasi exclusivement de muffins de cafétéria et de café filtre (matin), de paninis de cafétéria et de café filtre (midi), de cigarettes et de bière (soir). Mettons cela sur le dos de l’adolescence, voulez-vous?

Durant mes premières années d’université, bien que le temps et l’argent me manquaient souvent, j’ai expérimenté les saveurs et les techniques. Mes colocataires avaient quelques années de vie de plus que moi et ils m’ont fait découvrir la cuisine indienne et la cuisine thaï, entre autres. Ils m’ont enseigné à multiplier les rations d’ail dans toutes mes recettes, à abuser de la coriandre fraîche et à cuisiner les restes.

On peut dire que les choses s’emballent depuis. Je prépare à partir des ingrédients bruts une grande partie de ce qu’ingère toute notre petite famille. Je passe des heures devant les fourneaux (et aussi au-dessus du lavabo…), mais c’est toujours du temps bien investi. J’aime croire que je serai un jour une fine cuisinière et que je pourrai transmettre ce que j’aurai appris et expérimenté durant des dizaines d’années à mes enfants.

Au fil du temps, mon intérêt pour la cuisine prend de plus en plus la direction d’une alimentation saine et favorable à la santé de ma machine corporelle. Mes activités sportives y sont pour quelque chose, mes fréquentations et mes lectures aussi – magazines de course, blogues sportifs ou végétariens, etc. De plus en plus, je ressens la nécessité d’améliorer certaines de mes habitudes alimentaires, même si je n’ai envie de sacrifier ni le goût, ni le plaisir, ni la viande, d’ailleurs, du moins pas complètement. Le processus est lent.

Du plus loin que je me souvienne, mon poids corporel n’a jamais été très stable. Depuis dix ans, les variations demeurent dans un spectre raisonnable, mais je pense tout de même qu’elles traduisent un certain déséquilibre. J’aimerais travailler à atteindre cet équilibre (voilà une de mes résolutions pour 2012). Cet automne, je me suis procuré un livre sur la nutrition pour mieux comprendre ce que je sais intuitivement ou que j’ai appris ici et là, de diverses sources. Je l’ai lu avec avidité et j’ai appris beaucoup. J’ai maintenant le sentiment de m’être donné un nouvel outil pour augmenter davantage les bienfaits et les plaisirs alimentaires.

Vingt ans après avoir déposé un grief à ma mère pour améliorer le contenu de ma boîte à lunch, je me réjouis de constater que l’alimentation est encore un moyen d’exercer mon autonomie et ma créativité. Si ce n’est pas une belle histoire de glouton heureux, je ne sais pas ce que c’est.

4 janvier 2012 at 22:15 14 commentaires

2012, version réaliste (et version idéale)

Tout le monde ne parle que de bilans et de résolutions depuis quelques jours. On ne saurait trop s’en étonner : le nouvel an est un passage symbolique qui nous incite à prendre du recul sur les événements passés et à imaginer toutes sortes de redressements pour l’avenir. Certains refusent de prendre des résolutions sous prétexte qu’ils ne les tiennent jamais, mais je continue de penser qu’elles m’aident à tirer de moi-même quelques bons coups chaque année, ne serait-ce qu’en me faisant espérer l’amélioration de quelques aspects de ma vie et la réalisation de projets excitants.

Je n’ai pas atteint tous mes objectifs de l’année 2011, mais je suis tout de même grandement satisfaite de ce qui a été accompli, surtout à l’entraînement.

1355 Km de course, soit une moyenne de 30 Km/semaine, et 68 heures de yoga, soit une moyenne de 1h30 par semaine. Je n’ai pas compilé les heures de musculation, mais j’y ai aussi consacré un temps respectable. Ma progression a été constante et je n’ai subi aucune blessure. Au-delà des chiffres, c’est déjà une belle réalisation.

Pour établir mes nouveaux objectifs, j’ai dû garder en tête un fait essentiel : 2012 est l’année durant laquelle j’espère finir d’écrire ma thèse. Il s’agit de la priorité. Je souhaite miser avant tout sur la constance, pour la rédaction et pour l’entraînement, et c’est autour de ce critère que j’ai pensé mes objectifs. Mon calendrier de compétitions n’est pas encore fixé, mais cela n’a guère d’importance à ce point-ci de l’année. Jusqu’à la fin du mois de mars, j’ai l’intention de travailler l’endurance fondamentale; pour les mois subséquents, les idées ne manquent pas. Aucun objectif de performance chrono ne m’appelle particulièrement, même si mon petit doigt me dit qu’en continuant de mettre un pied devant l’autre, je ne risque pas de régresser.

Mes objectifs pour cette année visent à améliorer ma forme en général. J’aimerais augmenter raisonnablement mon volume d’entraînement et porter une attention toute particulière à mon alimentation. Mon intérêt grandissant pour la nutrition m’exhorte à travailler l’application des principes, mais je sais que les changements se font un à la fois et petit à petit. Je suis patiente.

Concrètement, voici comment se traduisent mes objectifs :

  • Cumuler une moyenne de 40 Km de course par semaine;
  • Pratiquer le yoga 2 heures par semaine;
  • Fixer un objectif nutritionnel tous les mois.

Ces objectifs sont spécifiques, réalistes et peu contraignants. Ils répondent à un impératif de concentration (en opposition à la dispersion ou à la distraction) que réclame ma tâche de rédaction. Je compte courir pour méditer et me dépenser, pratiquer le yoga pour délier mon corps et mon esprit, et améliorer mes habitudes alimentaires pour donner à mon corps le carburant et le respect qu’il mérite. Tout cela, je l’espère, m’aidera à travailler et à en finir une fois pour toutes avec mes études universitaires.

Et peut-être que – je dis bien peut-être -, si tout va bien et que les astres sont parfaitement alignés à la fin de l’automne, je tenterai de courir mon deuxième marathon. (J’ai conscience de contredire en partie de ce que je me suis appliquée à écrire plus haut, mais voilà, je rêve d’un marathon comme d’autres rêvent de nouvelles bottes en cuir ou d’un voyage à la mer. Advienne que pourra, dirait ma mère. Je prendrai les mois, les kilomètres et les namaste un à la fois. )

Bonne année! Bonne santé!

31 décembre 2011 at 11:58 8 commentaires

Fêtes, famille et féérie

Le temps des Fêtes nous donne chaque année l’occasion de nous réunir en famille pour jouir des plaisirs de l’abondance. C’est le temps des excès et des traditions, des bilans et des résolutions, et si vos fêtes de Noël ressemblent aux miennes, elles sont toujours sensiblement pareilles, à quelques détails près. Les petits grandissent, les plus vieux se découvrent des bobos, une cousine présente son copain, la tante untel essaie une nouvelle recette de bûche, mais en fin de compte, c’est toujours le même rituel des embrassades, des échanges de cadeau et des repas copieux. À la famille on greffe ou on ampute des membres, et c’est ainsi que joie et chagrin s’entremêlent pendant quelques jours (et pour les plus chanceux quelques semaines) de congé.

Durant les années que je passai à travailler dans des boutiques de centre d’achat, de 9h à 22h, pour des dizaines de jour avant Noël, et que j’endurai la période des soldes et celle, encore plus déprimante, des remboursements, les Fêtes ne parvinrent jamais à rimer avec congé et encore moins avec les plaisirs de l’abondance. Je ne vis à cette époque que la face marchande de Noël, avec son stress et sa part d’absurdité. Depuis que je n’ai plus rien à voir avec les boutiques, mon regard a complètement changé. J’apprécie pleinement le plein-air (hé hé) et je profite enfin du bon temps en famille. Avec notre petit qui aura bientôt trois ans, l’allégresse n’en est que décuplée; elle est même plus simple et naïve que jamais. Et c’est très bien ainsi.

J’avais l’intention de profiter des Fêtes pour faire le point sur 2011 et planifier l’année qui vient. J’ai plusieurs projets en tête et certains d’entre eux entrent en conflit; je devrai donc déterminer mes priorités et établir un plan d’action. La tâche est ardue, d’autant que j’ai le sentiment d’avoir réussi à « décrocher » complètement cette année. Lorsqu’on est en vacances, nos occupations régulières paraissent soudainement insignifiantes… À mi-chemin de ma pause annuelle d’entraînement, je suis loin de ronger mon frein comme je le craignais; je me surprends même à apprécier le relâchement de mes activités et l’absence de structure des jours. Sommes-nous mardi ou mercredi, déjà?

Je ne m’ennuie pas. En plus de butiner les réunions familiales et les buffets bien garnis, mon mari et moi avons passé un après-midi au Spa, quelques soirées à rassembler les 1000 morceaux d’un casse-tête, quelques autres à regarder avec fascination tous les DVD du grand documentaire Planète Terre et d’autres encore à nous tordre de rire, un verre à la main, devant It’s Always Sunny in Philadelphia. Avec le petit, nous sortons tous les jours prendre l’air, deux fois plutôt qu’une la plupart du temps. Marche en sentiers, bataille de balles de neige, course de traîneau dans les rues, bonhomme de neige, nous épuisons le répertoire des activités hivernales avec le plus grand bonheur.

Notre meilleur coup jusqu’ici a certainement été notre promenade de la veillée de Noël. La température est descendue autour de 20 degrés sous zéro ce jour-là, et à peine avions-nous fini de souper qu’il faisait déjà très noir. Les rues étaient désertes. Tout le monde était au chaud dans les maisons. Nous avons mis le petit dans le Babyjogger, bien emmitouflé dans son habit de neige et tous ses accessoires. Nous avons mis nos combines et fait deux tours avec nos foulards. Nous avons eu tant de plaisir à discuter dans le grand froid sur les chemins vides mais éclairés par les jolies lumières multicolores que nous avons décidé d’en faire une tradition. Cela et le casse-tête aussi.

J’ai encore le temps de penser à tout ce que j’ai l’intention d’accomplir en 2012. En attendant, je profite des dernières journées que 2011 a encore à m’offrir.

Meilleurs vœux de santé à vous, chers lecteurs. Que la joie s’accroche à vos souliers pour toute l’année.

27 décembre 2011 at 14:20 4 commentaires

Une simulation

L’idée de simuler une compétition de 10 Km m’est venue il y a 6 semaines, alors que je me demandais quoi faire de ce qu’il restait d’automne avant mon repos annuel.

Après de longs mois à me préparer pour le demi-marathon d’Ottawa et pour le demi-marathon de Montréal, j’ai été séduite par le programme court qui m’a mené au 5 Km du Parc La Fontaine et au 10 Km du Parc national d’Oka. C’est la compétition d’Oka qui m’a fait rêver : en franchissant les 10 Km en 60 minutes 14 secondes, je me suis mise à imaginer descendre sous la barre des 60 minutes. Il me semblait possible d’y croire puisque j’avais pris ce départ tranquillement et qu’à la fin, j’avais eu assez d’énergie pour sprinter, ce qui me laissait croire que j’avais encore du carburant en arrivant. J’ai épluché la fin du calendrier 2011 sur courir.org et j’ai dû me rendre à l’évidence : les compétitions se font rares en saison froide, à moins de pouvoir voyager. Il me faudrait attendre jusqu’au printemps pour tenter ma chance.

À moins que… j’organise une compétition « maison ».

Pour courir 10 Km sous les 6’00’’/Km, j’ai élaboré un programme de 6 semaines à partir d’un plan tiré de la revue Canadian Running. Mon intention était d’abord d’ajouter de l’intensité à mes entraînements. J’ai choisi de maintenir mon kilométrage hebdomadaire à environ 30 Km/semaine, pour intégrer sans risque deux séances d’entraînement fractionné (intervals). J’aime beaucoup la longue course du dimanche, mais je l’ai troquée facilement pour des séances de vitesse; lorsqu’on alterne des segments rapides et des segments de récupération, le temps passe en flèche. J’ai aussi décidé de mieux structurer la musculation, c’est-à-dire de la faire plus régulièrement. Même si j’adore faire de la musculation, il m’arrive souvent de la sacrifier si je dois choisir entre elle et une pratique de yoga. C’est comme ça. On ne peut pas toujours tout faire.

Six semaines plus tard, après avoir complété quasi religieusement mon programme, je me suis retrouvée (c’était hier) à douter. En ce sens, on peut dire que la simulation était réussie. Mercredi, j’ai couru avec 3 copines de DailyMile plus vite que je n’aurais dû et ces 6 Km de plaisir amical au Jardin Botanique m’ont parus bien difficiles à 6’30’’/Km. Courir 10 Km à moins de 6’00’’/Km me semblait tout à coup trop ambitieux. Et puis il y avait mon sommeil, difficile et court depuis deux mois, mon hydratation douteuse depuis des semaines, et aussi cette deuxième bière que je venais de m’enfiler, à 23h30, en cuisinant de la pâtisserie pour mes cadeaux de Noël. Ce n’était pas les dispositions idéales pour tenter de faire un record personnel sur une distance de 10 Km.

Quand j’y pense maintenant, je me demande si je ne m’inventais pas des excuses pour ne pas tenter le coup, ou si je ne programmais pas la défaite à l’avance – la psychologie humaine peut être bien étrange. Heureusement, le corps est parfois plus malin que la tête, et je me suis réveillée en forme dans ce qui s’annonçait déjà une magnifique journée ensoleillée. J’aurais pu plaider ceci ou cela pour me soustraire à ce projet, qui de toute façon m’appartenait entièrement et pour lequel je n’étais liée par aucun engagement, mais j’aurais eu du mal à me convaincre de l’honnêteté de ce désistement. Impossible de réussir sans essayer.

Je suis sortie avec mon attirail d’hiver, une gourde, un Gu et le iPod. Je me suis dit : « On verra comment ça va ». Après un kilomètre d’échauffement en direction de la piste cyclable, j’ai décidé d’essayer. Un clic sur ma montre GPS et c’était parti. J’ai choisi la piste cyclable parce que sa surface est parfaite et que son parcours est plat et sécuritaire; peu de voitures la traversent et très peu de cyclistes l’occupent. D’un bout à l’autre, elle fait exactement 3,5 Km. Pour m’en tenir à cette piste, il me faudrait donc faire des demi-tours.

Les 6 premiers kilomètres se sont enchaînés sans problème. La musique me divertissait et j’étais dans le vide habituel de mon esprit. J’ai franchi le premier kilomètre en 6’15’’, le second en 6’10’’, le troisième en 6’03’’ et puis j’ai trouvé mon rythme au quatrième kilomètre : 5’56’’. C’est celui que j’ai maintenu jusqu’à la fin, sauf qu’à partir du sixième kilomètre, il était de plus en plus difficile à tenir. Au terme de ce sixième kilomètre, toutes les variations du verbe « abandonner » se sont présentées à mon esprit avec une créativité effrayante. J’avais plus de la moitié derrière moi, mais j’avais aussi presque la moitié encore devant. Là, j’ai su que la bataille serait avant tout mentale et qu’il me faudrait garder le cap. Tenter un record personnel sans l’adrénaline de la compétition et l’euphorie d’un événement organisé, ça ne peut pas être donné tout cru dans le bec.

Outre la disqualification systématique des chansons qui ne contribuaient pas directement à ma performance, ma principale préoccupation, à partir de ce moment-là et jusqu’à la fin de cette course, a été l’économie d’énergie. Je ne pensais qu’à détendre mes épaules, mes mains et mon visage, et je m’assurais de la régularité de mon pas et de ma respiration. Dès que mon cerveau générait le début d’une idée, je la repoussais pour me concentrer sur le mouvement de mes jambes ou sur mon expiration. Je vérifiais périodiquement mon allure sur ma montre GPS pour m’assurer que je ne m’emballais pas (ce que je faisais à l’occasion, évidemment).

Le huitième kilomètre a été le plus difficile parce que mes jambes étaient fatiguées et que je devais déployer beaucoup d’énergie mentale afin de ne pas me laisser décourager par les kilomètres qu’il me restait à parcourir. Le neuvième a été celui de l’espoir (la fin était proche), tandis que le dixième a été celui de la souffrance. Je dis souffrance parce que si je n’avais pas eu un objectif en tête, j’aurais arrêté ou ralenti. J’étais épuisée et chaque pas était une offense au bon sens. Mais cette souffrance n’était pas idiote. Elle avait un sens et, étrangement, faisait du bien. J’ai poussé jusqu’au bout et je n’ai jamais abandonné, et c’est de cela dont je suis le plus fière.

Et aussi des 59 minutes 30 secondes qu’affichait ma montre lorsque j’ai atteint le dernier mètre de 10 000.

C’est ainsi que se termine ma saison 2011, c’est-à-dire merveilleusement. Je prends deux semaines de congé et elles sont bien méritées.

18 décembre 2011 at 21:59 6 commentaires

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