En forme de femme


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Montréal-Boston au pas de course

Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention de me lancer dans l’ultramarathon ni d’aller courir le mythique marathon de Boston — si la tendance se maintient, mes descendants de 4e génération devraient pouvoir se qualifier. Il s’agit plutôt d’un bilan de mon année de course.

J’ai couru cette semaine mon 1000e kilomètre depuis janvier. Un beau chiffre rond et dodu que j’aime bien me représenter sur une carte routière: un aller-retour de Montréal à Boston, rien de moins.

Demain matin, je me tiendrai fièrement sur le Pont Jacques-Cartier, qui accueillera des miliers de sportifs professionnels et amateurs pour le marathon et le demi-marathon de Montréal. Fièrement, parce que le destin qui miroirait devant mes yeux de fillette et d’adolescente n’avait rien en commun avec celui que je m’invente tous les jours depuis dix ans. Rien à voir avec les médailles de participation, les vêtements techniques, la sueur libératrice et les villes traversées contre la montre.

À peine a-t-on mis un orteil dans la communauté des coureurs qu’on entend déjà des dizaines d’histoires mélodramatiques, aussi vraies qu’incroyables, dans lesquelles des gens malades, déprimés, endeuillés, anxieux ou simplement en quête de changement voient leur vie sauvée ou transformée par le simple fait d’enfiler des chaussures à lacets quelques fois par semaine et de se regrouper de temps à autre pour franchir 5, 10, 21,1 ou 42,2 kilomètres.

Impossible, une fois sur le parcours d’un événement comme le marathon de Montréal, de ne pas penser que chaque coureur a son histoire, exceptionnelle ou banale, et qu’il vient en partager la face visible et l’accomplissement provisoire. Rares sont les occasions où se recoupent de manière aussi hamonieuse le parcours de vie, le parcours de l’esprit et le parcours d’un espace. Heureux sont ceux qui le font en bonne compagnie.


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Courir et maigrir forment une pauvre rime

Le 18 novembre 2007, dans un taxi à Philadelphie:

CHAUFFEUR – Are you racing this morning, ma’am?

MOI – Yes I am. My first marathon.

CHAUFFEUR – The marathon? I wouldn’t have guessed. Most marathoners are skinny, you know.

MOI – …

Dans un certain camion cet été, après avoir dépassé une coureuse rondelette dans la cinquantaine:

INTERLOCUTRICE – Je la vois souvent courir, cette femme-là. Elle a pas l’air de maigrir pantoute.

MOI – Et ben moi je trouve qu’elle est bonne de courir. Il fait chaud aujourd’hui, en plus.

INTERLOCUTRICE – Oui mais à force de courir, elle devrait maigrir, il me semble.

MOI – Peut-être qu’elle cours pas pour maigrir, tsé.

Mercredi dernier, au studio de yoga, après avoir appris que j’aurais le privilège de suivre un cours privé:

MOI – C’est étonnant qu’il n’y ait pas plus d’inscriptions. C’est un super studio, pourtant.

PROF DE YOGA – C’est calme ici, mais la classe de yoga chaud est toujours pleine. Tu sais pourquoi?

MOI – Je pense que oui. Les gens choisissent le yoga chaud parce qu’ils veulent perdre du poids.

PROF – C’est ça.

***

Je n’ai jamais couru pour maigrir et c’est très bien ainsi. Je ne dis pas que si je disposais d’une baguette magique je ne ferais pas quelques retouches ici et là sur ma carcasse pleine d’amour, mais plutôt que l’exercice n’est pas associé dans mon esprit à un idéal physique auquel j’aspire. Faire le plein d’oxigène, vivre les saisons, évacuer les tensions, suspendre le temps, donner un nouveau visage à une journée qui tourne mal, aller à la pharmacie, mettre les potins à jour avec une copine, étouffer un chagrin, oui, mais faire bouger l’aiguille du pèse-personne, non. Celui-là, d’ailleurs, est remisé depuis longtemps.

Ce qui est sexy, chez une femme, c’est la confiance. J’ignore où j’ai lu ou entendu cela un jour, mais je voue encore à cette formule un culte absolu. L’exercice rend sexy, finalement, moins parce qu’il promet un ventre plat et des fesses fermes que parce qu’il donne confiance. Je cours et je pratique le yoga pour l’oxigène, le calme, le vide, la compagnie et bien d’autres raisons encore, mais surtout parce que cela me rend plus forte et me fait sentir tous les jours plus solide sur mes deux jambes et entre mes deux oreilles. Parce que je sais que la puissance de mon corps se traduit en puissance mentale, alors que la taille de mes jeans ne dit et ne dira jamais rien de plus que son propre chiffre.

À trop miser sur la silhouette ou les résultats visibles de l’activité physique, on risque de passer à côté de ses meilleurs bienfaits. On risque aussi d’en faire une liaison orageuse et éphémère, alors que c’est précisément parce qu’elle est gratuite qu’une idylle avec le vélo, la course, la natation, le yoga et que sais-je encore se transforme en véritable mariage pour le meilleur et pour le pire.

Il est vrai que l’exercice physique pratiqué de manière régulière entraîne souvent la perte de poids. J’aime penser qu’il s’agit de dommages collatéraux: des kilos sacrifiés au bien-être et à la santé, des centimètres tombés au combat contre l’inertie.


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Il n’y a pas que moi qui cours…

Hamster wheel

Image by sualk61 via Flickr

… il y a aussi le hamster dans ma tête. Je me console en me disant qu’au moins, je n’ai pas une araignée au plafond. N’empêche. Au retour des vacances, bien reposée et prête pour la rentrée, j’ai été attaquée par tous les « dossiers » suspendus durant le mois d’août. Il ne s’agit pas seulement de cette tâche-ci et ce projet-là, de l’examen qui arrive au grand galop et de la thèse qui doit s’écrire, s’imprimer et être livrée en 11 mois et 29 jours. Il y a aussi les grandes questions, comme celle de mon avenir sur le marché du travail — 10 ans d’université engourdissent bien le problème, merci —, comme celle d’une nouvelle addition à l’équation familiale, comme celles qui se rapportent aux deux problèmes précédents, idéalement résolus dans les prochains mois et, avec un peu de chance, sans trop de regrets. Il y a des moments où je sens bien que la syncope menace mon pauvre hamster. Pauvre, pauvre lui. Condamné à courir sur place, vous imaginez.

Le plus souvent, le kilométrage stationnaire de mon petit rongeur intérieur est nuisible. Avouons-le: les chances que toutes les réponses à mes questions me soient livrées par ce que je me surprends souvent à appeler « la vie », c’est-à-dire un mélange de hasard et de circonstances, sont à peu près de 100%. Et les chances que la masse gargantuesque de travail que j’ai à accomplir soit gérée tant bien que mal par mon cerveau et mon corps — avec le concours d’une discipline demi-stricte et d’un effort raisonnable, évidemment — de 100% aussi. Mais allez convaincre le hamster si vous pouvez; moi, je n’ai jamais réussi.

Le zèle de ma bête à poil est toutefois fort utile dans certaines situations. Il me sert, entre autres, à traverser des courses ou des segments de course difficiles. Cette semaine, par exemple, j’ai couru 10Km dont 6 à l’allure tempo. Une sortie exigeante, qui m’a forcée à mobiliser bon nombre de mes ressources mentales pour soutenir l’effort physique. Je les partage ici, à la demande de quelques copains sur Dailymile. Il ne s’agit en vérité de rien de très complexe… ou plutôt oui, c’est complexe, et c’est précisément l’objectif.

Je m’explique. Dès qu’une course commence à me donner du fil à retordre, je fais des mathématiques. Chaque sortie a sa formule, pour ainsi dire, mais la plupart du temps, je fais spontannément un ou plusieurs de ces jeux:

1) La division: Il s’agit de diviser mentalement la distance ou le temps de la sortie en morceaux (de 2Km, de 10 minutes, par exemple), pour concentrer l’attention sur celui en cours. Une manière simple et efficace de déjouer l’appréhension: 6 fois 1 Km paraît plus facile que 6 Km, et 13 fois 10 minutes plus facile que 2h10. Ce petit truc de prestidigitation fonctionne très bien lorsque je fais des courses plus rapides. Je me représente les tours de piste de 400 m comme des petits bouquets de 100 m, et les kilomètres tempo comme une suite de segments de 250 m. C’est le principe de Tony Horton, dynamique entraîneur du programme P90X: « You can do anything for 30 seconds ». En effet. La magie, c’est que cela fonctionne aussi pour des kilomètres, des minutes, voire des heures.

2) Les fractions: Après les 4 premiers kilomètres d’une course de 17 Km, j’ai franchi 4/17 de la distance. Je réduis la fraction, même si cela me mène à des drôleries comme 1/4,25. À quelle portion d’un marathon cela correspond-il? À quelle portion de mon kilométrage hebdomadaire ou de ma course de la semaine dernière? J’utilise la lecture de ma montre Garmin, qui affiche rarement des nombres entiers; cela complique significativement les calculs, pour le meilleur de ma distraction. J’éprouve un véritable plaisir à me dire « tiens, déjà la moitié derrière moi », « ouf, plus que 1/3 à faire », et enfin « un dernier 1/4 et c’est fini ».

3) Le calcul: De loin mon préféré et souvent jumelé aux fractions. À partir de la lecture de mon allure sur ma montre, je m’amuse à calculer le temps qu’il me faudra pour parcourir la distance totale de ma sortie. Je fais ensuite la même opération avec une allure 30 secondes plus rapide ou 15 secondes plus lente. Quel temps me donnerait cette allure pour une course de 10Km? pour un demi-marathon? Je peux rendre les choses assez originales lorsque je suis en forme.

4) L’estimation: Une sorte de fartlek mental. Quelle distance me sépare de cette enseigne? de cet arrêt? de cette intersection? J’estime, je cours jusque-là et je vérifie. Je m’interdis de regarder ma montre jusqu’à la cible, ce qui est aussi une manière de restreindre cette manie de coureur aux jambes fatiguées ou au souffle court. Une variation amusante de ce jeu consiste à tracer mentalement mon parcours en situant les marqueurs de Km le plus précisément possible. Si je prévois courir 7 Km, par exemple, je calcule: d’ici à l’école fait 1Km, jusqu’au sentier me mène à 2,5 Km, j’ajoute les 800 m de sentier, le détour par la rivière qui fait un autre kilomètre, etc. L’objectif est d’aboutir au pas de la porte à 7 Km exactement, parce qu’un tour du bloc à la fin de 60 minutes de course n’est pas la définition du bonheur, et arrêter la montre à 9,78 Km lorsqu’on prévoyait un 10 Km est légèrement contrariant. Ce petit exercice a, en prime, l’avantage d’inciter à varier les parcours.

Toutes les courses ne font pas de moi une calculatrice sur deux pattes grouillantes, mais lorsque je sens que je vais ralentir ou que j’ai envie de prendre un raccourci pour rentrer, je m’envoie quelques chiffres à la figure, je les tourne et les retourne et j’oublie un peu l’effort. J’ai toujours aimé les mathématiques et je suis parfois nostalgique des fonctions et des matrices; cela explique peut-être pourquoi mon esprit va tout naturellement sur ces chemins lorsqu’il cherche à s’étourdir. Certains ne jurent que par ce qu’ils s’injectent dans les oreilles, d’autres adoptent des mantras. Moi, je cours avec mon hamster.

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