En forme de femme

Rencontre avec Otto Dix

Un commentaire

Je passe peu de temps dans les musées de Montréal, même s’ils sont à deux pas du boulot et que j’ai encore le privilège (pour peu de temps hélas) de bénéficier d’un tarif étudiant. Les expositions sont à l’affiche pour plusieurs mois, mais ne me demandez pas pourquoi, j’arrive à les laisser filer. Ça été le cas pour Sympathy for the Devil : art et rock and roll depuis 1967, au Musée d’art contemporain de Montréal en 2008, et pour l’exposition des œuvres de Van Dongen, au Musée des Beaux-Arts de Montréal l’année suivante. Cette année, je m’étais promise de ne pas manquer l’exposition des œuvres d’Otto Dix, un artiste que je connaissais peu, mais qui m’intriguait beaucoup.

Otto Dix (1891-1969) est un peintre allemand attaché au courant esthétique de la nouvelle objectivité et considéré aujourd’hui comme un des plus importants artistes du XXe siècle. Né d’une famille modeste près de Dresde, il a pris part aux hostilités des deux Guerres mondiales – la première comme volontaire, la seconde après avoir été mobilisé à l’âge de 53 ans –, en plus d’avoir échappé à l’emprise menaçante du IIIe Reich, qui a condamné (et aussi en partie détruit) son œuvre, la qualifiant d’art dégénéré. Dix avait une prédilection pour la technique des maîtres anciens et travaillait surtout l’huile sur bois, ce qui rend son œuvre difficile à conserver et à déplacer. Cela explique, au moins en partie, la raison pour laquelle son œuvre est assez peu connue.

Il faut dire, aussi, que son esthétique violente et grotesque inspire autant la curiosité que le trouble. Les âmes sensibles pourraient être choquées par la brutalité de ses tableaux, inspirés surtout de l’expérience de la guerre et de la fréquentation des prostituées. Dix représente les soldats dans toute leur monstruosité, criblés de balles au champ de bataille, arborant une attitude de carnassier dans les bordels, défigurés et mutilés au retour du combat, alors même qu’on cherchait, aux lendemains de la Première Guerre mondiale en particulier, à leur dorer une image de héros.

Dans une des premières salles de l’exposition sont présentées 50 gravures qui suscitent déjà un mélange d’horreur et de fascination chez le spectateur. Celles qui ont été réalisées pendant la guerre (la première) représentent surtout les métamorphoses du paysage, comme cette gravure où l’on voit simplement les cratères formés par les projectiles sur les champs de bataille. Les gravures réalisées à partir des années 1920 représentent plutôt l’atroce réalité de la guerre, faisant de Dix un important porteur du discours antimilitariste. L’horreur a pourtant quelque chose de séduisant, et Dix joue sur les contrastes pour donner à ses œuvres une telle ambigüité : vie/mort, lignes fines/lignes grasses, ombre/lumière, etc.

Cet effet est saisissant dans la gravure intitulée Ravitaillement près de Pilkem (1924), où l’on voit, au premier plan, des soldats rampants dans les décombres et dans l’obscurité, alors que l’arrière plan montre un soleil éblouissant, dont les rayons, tracés à la règle comme le font les enfants, hypnotisent le regard et ne peuvent empêcher d’inspirer un sentiment opposé à celui qu’inspirent les soldats et leur environnement en ruines. On ressent le même effet en regardant les nombreux tableaux où le visage lumineux et mystérieux du personnage absorbe pour ainsi dire tout ce qui l’entoure.

Les femmes, comme les soldats, ne font pas bonne figure dans l’œuvre de Dix. Les prostituées, surtout, qui ont été des personnages de prédilection pour l’artiste, passent par le filtre cru et peu flatteur de son regard. Les prostituées, qui animent l’univers de la sexualité de consommation, représentent pour Dix la déshumanisation de l’âge industriel. L’animalisation des figures féminines (et aussi de certaines figures masculines) est d’ailleurs un trait caractéristique de la production artistique de Dix. Le tableau choisi pour l’affiche officielle de l’exposition est un exemple parmi d’autres.

Dans une nudité qui est loin de les mettre en valeur, les femmes des tableaux d’Otto Dix sont au moins flétries et ridées, sinon franchement laides, avec des visages peu harmonieux, des seins pendants, un corps usé et un regard vide. L’esthétique grotesque accentue notamment les bouches, pour faire des prostituées des figures dévorantes, ricaneuses comme des hyènes, ne laissant voir de la beauté et de la délicatesse féminines que très peu de choses.

Quelques figures féminines ne sont pourtant ni risibles ni caricaturales. C’est le cas de la Petite fille devant un rideau (1922), dont l’embarrassante nudité surprend autant que sa naïveté, sa faiblesse et son malaise, qui contrastent avec l’attitude débridée et vorace des prostituées. C’est aussi le cas de deux portraits réalisés par Dix, l’un d’une cantatrice, l’autre d’une jeune fille, qui montrent des femmes correctement habillées et posant sobrement. C’est finalement le cas de la femme et de la fille de l’artiste, représentées dans un autoportrait de famille tendre et sensible.

Si vous n’avez pas encore eu la chance de faire la découverte de cet artiste, je vous conseille vivement d’aller arpenter les salles du Musée des Beaux-Arts de Montréal dans les prochaines semaines. L’exposition se termine le 2 janvier et le Musée est ouvert durant les période des fêtes. Pour vous donner un avant-goût, visitez les pages de l’exposition sur le site du Musée, qui offre plusieurs photographies des œuvres présentées. L’exposition propose de nombreux éléments de mise en contexte historique, qui paraîtront peut-être un peu didactiques à ceux qui ont une certaine connaissance de l’histoire allemande au XXe siècle, mais qui permettront sans doute aux autres de mieux comprendre la place de l’artiste dans son temps.

Allez faire un tour et donnez-m’en des nouvelles.

Photo: Puffmutter (1923), aquarelle, Otto Dix Foundation, Vaduz, Artists Rights Society (ARS), New York/VG Bild-Kunst, Bonn.

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Une réflexion sur “Rencontre avec Otto Dix

  1. Com d’un béotiens, surtout en art graphique.
    Par certain côtés, usage des couleurs peut-être, il m’évoque Toulouse-lautrec, par d’autres, notamment ce que vous dites à propos des trait gras / trait fin, ainsi que le traitement du corps féminins, le dessinateur Reiser.
    Un rpprochement avec Maupassant aussi et surtout Céline, lui-même passé par la "grande guerre", une des plus terribles de l’histoire de l’humanité. Hélas, quel prix il faut souvent payer l’existence de grands artistes.

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