En forme de femme


3 Commentaires

Courir sa vie

On ne tombe pas amoureux de la course. Tous les coureurs vous le diront. On commence à courir parce que l’exercice est le gage d’une bonne santé, parce qu’il faut défouler une journée trop remplie, maintenir une belle ligne ou simplement satisfaire un ami qui ne veut pas trotter seul. Jamais parce qu’on aime cela. Un entraîneur de course, mécanicien de métier, me dit un jour qu’il courait quinze kilomètres tous les matins pour se rendre au travail. On se demande comment on peut en arriver là. Et c’est pourtant bien simple : on court cinq kilomètres, ils deviennent confortables. On accélère. On note les temps. On fait dix kilomètres, on enfile un dossard pour un parcours amical, puis un autre pour une épreuve compétitive, et encore un autre, dans la ville voisine. Un jour, on se découvre le caprice des mythiques 42,2 kilomètres. C’est toujours la même histoire. Lorsqu’on rencontre la course, on devient son esclave.

C’est aussi l’histoire d’un jeune tchèque, Émile Zatopek, qui, malgré son « horreur du sport » et son « antipathie pour l’exercice physique », fracassa tous les records mondiaux de course de fond sous le regard admiratif de ses compatriotes et la main autoritaire de son pays. Dans son treizième roman, Courir (Minuit, 2008), Jean Echenoz fait le portrait de cette vie, courue entre l’usine Bata de Zlin et les Jeux d’Helsinki, entre la Deuxième Guerre mondiale, les années libérales de Dubcek et la répression russe. Un portrait sobre, sans emphase, avec lequel Echenoz montre bien, comme il l’avait fait dans son Jérôme Lindon et son Ravel, qu’un homme à la fois exceptionnel et ordinaire peut inspirer une œuvre d’art. Car ce roman est bien une œuvre d’art : il s’agit d’un objet littéraire de qualité, qui pénètre véritablement son « sujet ». Il donne vie et profondeur à l’homme jovial et modeste qu’était Émile Zatopek, et incarne avec justesse l’« esprit de la course », ses malaises et ses euphories, ses démesures, ses soifs.

Émile Zatopek est, dans les premiers chapitres, un jeune homme de dix-sept ans qui travaille dur à concilier ses tâches d’étudiant et d’ouvrier. Au département de caoutchouc des industries Bata, qui produisent « des souliers pas trop mal pas trop chers », il rêve de ne plus être apprenti. Chaque année, les établissements Bata organisent une course à pied, à laquelle tous les étudiants de l’école professionnelle doivent participer. Le jeune Zatopek aussi, même s’il « n’y trouve nul intérêt, n’y prend part que contraint et forcé, tente de sécher tant qu’il peut cette corvée mais en vain. » C’est ainsi que la course fait d’Émile son esclave et qu’il est jeté, comme malgré lui, sur toutes les pistes de course du monde. Enfin presque. Médailles au cou et records en main, Émile n’est pas libre. Il doit refuser des invitations aux États-Unis, à Paris, à Milan. Il doit répondre des autorités de son pays, occupé pendant des dizaines d’années, d’abord par les Allemands, qui font régner la terreur, et plus tard par les Soviétiques, qui n’ont pas le cœur plus tendre. C’est justement pour cela, semble-t-il, qu’Émile court de plus en plus vite : « courir permet peut-être de penser à autre chose ».

Vingt chapitres de quelques pages seulement racontent la vie de cette figure marquante de l’athlétisme; ses premiers exploits sur piste, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent, ses victoires éclatantes, qui lui valent un statut de héros national et de célébrité internationale, et son déclin, lent mais inévitable, où « il perd un peu, il gagne, il perd encore, il regagne un petit peu ». Une vie dont le destin est étroitement lié à celui de tout un peuple. En ce sens, Courir est aussi une chronique de la vie en Tchécoslovaquie durant la deuxième moitié du vingtième siècle. Déploiements militaires, manipulations de la censure et de la propagande, bras de fer du président Gottwald, le paysage tchèque, coloré par la peur, n’est pas un simple décor, mais une atmosphère, un milieu de vie. Lorsque Émile épouse Dana, future championne du javelot, le cortège nuptial provoque de grands rassemblements dans les rues de Prague. « Prague où, ces années-là, nous dit le narrateur, tout le monde a peur, tout le temps, de tout le monde et de tout, partout. » Lorsque les Soviétiques entrent à Prague, armés jusqu’aux dents, le narrateur nomme les modèles des chars d’assaut et des mitrailleuses, décrit la formation des troupes et leur stratégie militaire, avant de préciser qu’ils débarquent pour « mettre un peu d’ordre dans un régime dont ils se pensent maîtres, dont l’évolution actuelle leur apparaît comme une fâcheuse dérive et qu’ils convient de normaliser rapidement. Ils arrivent donc avec les armées de cinq pays du pacte et ils s’installent, voilà tout. » Cette prose plate aux accents ironiques donne au roman toute sa personnalité, sobre et froide, sans toutefois être neutre ou indifférente.

La narration a d’ailleurs quelque chose de flaubertien. Caché derrière un « on » impersonnel, le narrateur fait sentir sa présence dans toute sa force ironique et, il faut le dire, humoristique. « Certes on prétend que les échanges gazeux de ses poumons sont anormalement riches en oxygène. Certes on assure que son cœur est hypertrophié, d’un diamètre au-dessus de la moyenne et battant à une cadence moindre. Mais, spécialement réunie à Prague à cet effet, une commission technique médicale dément toutes ces rumeurs, affirme que pas du tout, qu’Émile est un homme normal, que c’est juste un bon communiste et que c’est ça qui change tout. » Le plus grand mérite de ce roman est certainement sa capacité à « vendre » cette esthétique, dont la concision et le flegme demandent un certain apprivoisement. Si la critique aime répéter que la prose d’Echenoz est « travaillée », ce qui, du reste, n’est pas faux, cela n’en dit pas long sur ses qualités originales. Le travail du style est avant tout une pratique de soustraction : soustraction du sentiment, soustraction de l’artifice, soustraction du Beau. On tombe quelquefois sur des phrases qui ne sont rien d’autre que des vers : « La maison n’est pas mal mais Dana n’est pas seule ». Mais on est d’abord froissé par le ton, et peut-être aussi par les tournures un peu familières, qui brisent le charme littéraire. Un exemple parmi des dizaines : « En sortant de [la gare de Dresde], Émile essaie de trouver son chemin parmi les décombres. Pas une lumière dans les rues dévastées, personne pour lui indiquer son chemin, Émile est affamé, fatigué, il a sommeil et à part ça il pleut des cordes. » Progressivement, cependant, on se laisse bercer par ces phrases sans fard et ces images un peu simples. Après tout, ce roman porte d’abord sur la vie. On en oublie vite la littérature, ce qui fait qu’elle se manifeste avec une authentique vigueur.

On ne tombe pas amoureux des romans de Jean Echenoz. Tous les lecteurs vous le diront. On commence à les lire parce qu’on nous a dit qu’ils sont surprenants, « bien écrits », qu’ils sont un « vrai travail d’orfèvre » littéraire. Mais l’aridité de la prose nous irrite, comme la raideur des mollets nous incommode après une dizaine de kilomètres. On cherche le pathos comme on cherche son souffle, jusqu’à ce que, bien réchauffé, habitué au rythme et à l’effort, on se croit capable de ne plus jamais s’arrêter. Et à ce moment, on est prisonnier.


Jean Echenoz, Courir, Paris, Minuit, 2008.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 43 followers